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Archives de presse du 31/06/2006
- Le colonel Etienne Sesmat fut le premier à enquêter sur le meurtre du petit Villemin. Vingt-deux ans après, il retrace dans un livre les dérives qui ont empêché de connaître la vérité. Pour L'Express, il éclaire les énigmes d'un dossier unique dans l'histoire judiciaire. Et exprime sans détour ses convictions

Il reste «le gendarme» de l'affaire Grégory. Etienne Sesmat, capitaine à l'époque, a mené avec ses collègues les premières investigations sur ce drame hors du commun. Le 16 octobre 1984, il est présent lorsque le corps du petit garçon de 4 ans est repêché dans les eaux froides de la Vologne. L'officier, un Lorrain d'origine paysanne, est persuadé d'aboutir. Il pense pouvoir trouver la clef de ce mortel huis clos villageois et débusquer le «corbeau» qui poursuit de sa haine le père de Grégory.

L'enquête de la gendarmerie conduit d'abord à suspecter un cousin des Villemin, Bernard Laroche. Puis la police judiciaire privilégie la piste de la mère, Christine Villemin, qui obtiendra finalement - neuf ans plus tard - un non-lieu.

A l'époque, l'affaire divise la France, les prétoires et les rédactions. Même Marguerite Duras, dans Libération, y va de son «sublime, forcément sublime, Christine V.», glorifiant la culpabilité de la mère.

Vingt-deux ans plus tard, meurtri, Sesmat prend sa retraite de colonel après avoir songé à quitter l'armée - il a brièvement dirigé un golf en Tunisie. «Marqué», dit-il, dans sa vie personnelle et professionnelle, il signe un livre percutant et sans faux fuyants, Les Deux Affaires Grégory (Belfond, 19 euros, à paraître le 7 septembre).

La première partie retrace les étapes de son enquête, qui, selon lui, a permis de démasquer le corbeau. La seconde, les innombrables dérives de la justice, de la police et des médias. Une pièce indispensable pour percer les mystères de l'affaire Grégory.

Le 16 octobre 1984, vous apprenez que le corps d'un enfant a été trouvé dans la Vologne. C'est le début d'une des plus retentissantes affaires criminelles françaises. Que découvrez-vous ce jour-là?

- C'était un mardi, un jour d'automne ensoleillé. Je commandais depuis un an la compagnie de gendarmerie d'Epinal. J'avais 29 ans, j'étais capitaine. Je n'en étais pas à ma première affaire criminelle. On a retrouvé le corps de Grégory vers 21 heures dans la Vologne, à Docelles, à 6 kilomètres de son domicile. Lorsque je suis arrivé, il faisait déjà nuit. L'enfant était adossé à une retenue d'eau, vêtu d'un anorak bleu, un bonnet de laine rabattu sur le visage. Ses mains, son cou et ses pieds étaient attachés par une cordelette. Nous avons porté le petit corps dans le local des pompiers. En relevant le bonnet, nous avons découvert un visage serein. Grégory semblait dormir...

A partir de cet instant, vous êtes devenu, comme vous le dites vous-même, le «gendarme de l'histoire». Vingt-deux ans plus tard, vous rompez le silence avec un récit dans lequel vous ne cachez rien de vos convictions. Quelles sont, aujourd'hui, vos certitudes?

- L'affaire n'est pas aussi mystérieuse qu'on veut bien le dire. J'ai une absolue certitude: la mère de Grégory est totalement innocente. Je ne me lasserai jamais de le répéter. D'ailleurs, la justice l'a définitivement reconnu et les 25 charges retenues contre elle ont été démontées: Christine Villemin a bénéficié d'un non-lieu catégorique le 3 février 1993. Elle n'avait aucun mobile pour tuer son fils, à moins d'être psychologiquement malade. Or elle ne l'est pas: tous les experts sont formels sur ce point. On l'a décrite malheureuse, introvertie, frustrée, une sorte de Bovary des Vosges. Tous les témoignages démontrent le contraire. Jamais son époux, Jean-Marie, ne l'a soupçonnée. Il y a de l'amour entre ces deux êtres. Aujourd'hui, ils ont trois enfants et vivent toujours ensemble.

Votre enquête a conduit à soupçonner Bernard Laroche, un cousin germain de la famille...

- Je veux être clair: ce livre n'est pas un réquisitoire contre Bernard Laroche. Mon propos n'est pas de revenir sur les soupçons portés contre lui, mais de donner une vision objective et complète des faits. Il ne peut d'ailleurs plus se défendre et l'action judiciaire est éteinte à son égard. Mais, fait exceptionnel, l'arrêt de la chambre d'accusation de Dijon du 3 février 1993 observe que, «en définitive, il existe contre Bernard Laroche des charges très sérieuses d'avoir enlevé Grégory Villemin le 16 octobre 1984». Beaucoup d'éléments convergent vers lui. Les pièces du puzzle s'emboîtent.

Quels sont ces indices?

- Bernard Laroche a eu un parcours parallèle à celui de Jean-Marie Villemin. Ils ont plus ou moins le même âge, sont contremaîtres et ont chacun un garçon. Mais la comparaison s'arrête là. Laroche est un besogneux, peu favorisé par la vie. Son enfant souffre d'un handicap. En comparaison, la réussite de son cousin paraît éclatante. Le couple Villemin agrandit son pavillon, vient d'acheter une seconde voiture et un canapé en cuir. Au début de l'enquête, Bernard Laroche n'est pas pour autant soupçonné d'être le fameux corbeau qui sévit depuis des années et a revendiqué le meurtre dans une lettre. Au même titre que tous les proches des Villemin, il est soumis à une dictée. Des estafettes transmettent régulièrement ces écrits à Anne-Marie Jacquin-Keller, un expert en écriture réputé de Strasbourg. C'est elle qui, la première, nous signale des éléments très forts de concordance. Il y aura ensuite la découverte d'un «foulage», c'est-à-dire l'empreinte laissée par un écrit sur une feuille placée au-dessous de celle utilisée. En observant la lettre de revendication avec une lumière rasante, on découvre les initiales «L B». Or les comparaisons réalisées, notamment avec des procès-verbaux d'audition de Bernard Laroche, montrent que celui-ci signait justement «L B». Il y a aussi cette voix du corbeau, «l'homme à la voix rauque», enregistrée sur des cassettes audio. Sur les 135 voix comparées, six peuvent correspondre, dont celle de Laroche. Mais il y a surtout le témoignage de sa jeune belle-sœur, Murielle Bolle. Elle a reconnu avoir assisté à l'enlèvement de l'enfant dans la voiture de Laroche.

Le témoignage de Murielle, qui est revenue sur ses déclarations, a été très contesté. Des plaintes ont été déposées contre les gendarmes pour «faux, usage de faux et subornation de témoin».

- Toutes ces attaques ont été examinées par la justice. Nous avons dû répondre à des convocations comme de vulgaires voyous. Tous ces arguments ont été réfutés mais, avant cela, il aura fallu près de quatre ans et aller jusqu'à la Cour de cassation. Il s'agissait, pour les avocats, de nous déstabiliser, de nous discréditer afin de nous dessaisir de l'enquête et de la confier au SRPJ. Nous étions devenus des boucs émissaires. Murielle a été entendue sans pressions, voire avec compassion, à la brigade. Je l'ai rencontrée et j'ai même insisté sur les conséquences de ses déclarations. Et elle a réitéré ses aveux, en tête à tête, devant le juge d'instruction.

Le 29 mars 1985, Bernard Laroche, qui a été libéré, est assassiné par le père de Grégory, Jean-Marie Villemin. Un avocat vous a accusé d'avoir manipulé le père de Grégory et même d'être le «directeur de conscience d'un meurtrier».

- C'était une accusation ignoble destinée à me discréditer. J'étais devenu le gendarme à abattre. On nous a reproché de n'avoir pas protégé Laroche. Mais, à ce stade, l'enquête était dirigée par la police. Ce crime a tout bouleversé. La mort de Laroche supprimait d'un coup l'espoir de résoudre l'affaire. Mon immense regret est de ne pas avoir été suffisamment à l'écoute de Jean-Marie Villemin. Je n'ai pas perçu sa détermination et sa désespérance. Il était seul. Sa femme était hospitalisée. Je lui disais: «Patientez. Faites confiance à la justice.»

Comment en est-on arrivé à soupçonner la mère?

- C'est le tournant de l'affaire. On a préparé un procès en sorcellerie à Christine Villemin. Elle résulte d'une coalition d'intérêts. Le juge Lambert, qui multiplie les erreurs de procédure, trouve une façon de s'en sortir après s'être enlisé. Les avocats de Laroche veulent à tout prix dédouaner leur client en désignant quelqu'un d'autre. Certains journalistes trouvent le thème plus «vendeur». Et la police judiciaire veut ridiculiser la gendarmerie. Les policiers partent du principe que nous avons échoué. Ils s'engouffrent dans la piste de la mère en s'appuyant essentiellement sur le témoignage de trois collègues de Christine de la Manufacture vosgienne de confection. Des témoignages recueillis dès le début de l'enquête par les gendarmes. Elles soutiennent l'avoir vue, le jour du meurtre, déposer une lettre à la poste de Lépanges. Christine, elle, affirme s'y être rendue la veille pour envoyer un bon de commande à une société de vente par correspondance. Parallèlement s'est engagée une bataille d'experts. Certains, qui sont désignés alors que l'affaire prend une extraordinaire résonance médiatique, concluent que l'écriture du corbeau correspond à celle de la mère.

Aux premières heures de l'enquête, avez-vous sérieusement étudié toutes les pistes, y compris celle de Christine Villemin?

- Bien sûr. Elle est le dernier témoin à avoir vu Grégory vivant. Mais rien de suspect, dans sa vie personnelle et conjugale, n'est apparu. Si vous portez plainte pour le vol de votre véhicule, va-t-on commencer par fouiller votre garage? De plus, peut-on envisager que la mère ait écrit et téléphoné pendant deux ans à son mari sans qu'il la reconnaisse? On ne peut en effet comprendre l'affaire Grégory sans analyser le paramètre du temps. Le crime a été longuement mûri. De 1981 à 1983, le corbeau, ou plutôt les corbeaux, puisque beaucoup de gens se sont pris au «jeu», harcèlent la famille. Au total, plus de 800 appels sont passés! Suivent dix-huit mois de silence. Puis, brusquement, survient le meurtre, le 16 octobre 1984. Ce jour-là, l'assassin a pris des risques insensés. Le crime est, certes, prémédité, mais il est empreint de précipitation dans sa réalisation. Le corbeau enlève l'enfant, écrit la lettre, la poste, jette l'enfant dans la Vologne et téléphone pour revendiquer son geste, alors qu'il fait encore jour. Nous étions persuadés de pouvoir résoudre l'énigme rapidement.

Vingt-deux ans après, le mystère demeure. La faute à des erreurs techniques?

- Je ne prétends pas avoir accompli un parcours sans faute. Mais la gendarmerie a fait un travail honnête, impartial et complet. A l'époque, la police technique et scientifique française avait vingt ans de retard sur ce qui se faisait en Allemagne. Evidemment, le recours aux techniques ADN n'existait pas. Il était impossible de retrouver l'origine des appels du corbeau. Nous avons utilisé les procédés de l'époque. Peut-être avons-nous trop misé sur les expertises. Mais est-ce une erreur? Voici, d'ailleurs, le premier constat de cette affaire: la faillite du système des experts. Le deuxième concerne l'organisation judiciaire, qui n'a pas su enrayer les dysfonctionnements. Enfin, il faut s'interroger sur le rôle des médias, des avocats, et sur le respect du secret de l'instruction. Autant de questions qui sont loin d'être réglées, comme l'a récemment montré le procès d'Outreau. Heureusement, la justice s'est ressaisie, grâce au travail du président Maurice Simon, le juge qui a repris une à une les pièces du dossier.

Pourquoi l'affaire marque-t-elle toujours autant les esprits?

- Je n'ai pas trouvé trace d'affaire comparable dans les annales criminelles de ces dernières années. Des assassinats d'enfants de cet âge, il y en a eu, bien sûr. Mais ici, ni l'appât du gain, ni la pulsion sexuelle, ni l'acte de maltraitance ne peuvent l'expliquer. Le mobile du crime est forcément d'ordre psychologique. Grégory a été assassiné par haine. Une haine alimentée par la jalousie et le désir de vengeance... Le meurtre est vraisemblablement le geste pulsionnel d'un corbeau qui sévit depuis plusieurs années par le biais de lettres et d'appels téléphoniques. L'un d'entre eux annonce - près de deux ans auparavant - le meurtre de Grégory! Il est pourtant exceptionnel qu'un corbeau mette ses menaces à exécution. Voilà pourquoi l'affaire hante les esprits depuis tant d'années.

Pensez-vous que l'énigme de la mort de l'enfant puisse être un jour résolue?

- L'affaire n'est toujours pas prescrite. Des gens connaissent le nom de l'assassin. Ou, du moins, s'en doutent. Peut-être parleront-ils un jour.

Le gendarme et le corbeau

par Jean-Marie Pontaut, Eric Pelletier

http://livres.lexpress.fr/entretien.asp/idC=11852/idR=5/idTC=4/idG=0



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