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http://www.lexpress.fr/pictures/572/292904_le-depute-maire-socialiste-de-nantes-jean-marc-ayrault-depuis-le-memorial-de-l-abolition-de-l-esclavage-a-nantes-le-23-mars-2012.jpgNantes a inauguré dimanche 25 mars son Mémorial de l'abolition de l'esclavage, devenant ainsi le plus important d'Europe. Spécialiste de l'histoire maritime à l'Époque moderne, André Zysberg fait le point sur l'une des villes portuaires les plus actives de la traite négrière, à partir de la fin du XVIIe siècle.

 

L’Histoire : Nantes a inauguré le 25 mars dernier son Mémorial de l’abolition de l’esclavage. Quelle est l’histoire de cette ville portuaire ?


André Zysberg : Nantes est un port d’Atlantique et d’estuaire actif dans le commerce européen, notamment avec l’Espagne et le Portugal, dès le Moyen Age.


A partir du XVIIe siècle, l’économie portuaire est dominée par deux activités principales : la pêche à la morue et le commerce "en droiture" vers les Îles, où l’on exporte diverses marchandises, - par exemple du vin, de la dentelle, des tuiles - et d’où l’on rapporte toutes sortes de produits tropicaux tels que des épices, du café, du coton et surtout du sucre.


C’est à la fin du XVIIe – début du XVIIIe siècle que Nantes se lance dans le commerce triangulaire et la traite négrière à grande échelle, pendant pratiquement un siècle et demi, au même titre que Le Havre, Bordeaux, Saint-Malo, La Rochelle ou Honfleur.


Principalement, le troc domine les échanges : Les armateurs embarquent des marchandises de plus ou moins grande valeur - textiles, alcools, fusils, vêtements, chapeaux, outils et petits objets manufacturés échangés sur la côte d’Afrique noire contre des êtres humains captifs (avec parfois des femmes et des enfants) que l’on embarque sur les navires et qui ensuite vendus aux Antilles, en Amérique du Nord et du Sud pour travailler dans les plantations. Le produit de ces ventes sert alors à acheter des produits tropicaux distribués en Europe : c’est le "commerce triangulaire".


Nantes fut le point de départ d’une véritable "autoroute" du commerce Atlantique en raison notamment de sa position géographique avantageuse car inscrite dans le bassin de la Loire, ce qui permettait de redistribuer les produits coloniaux vers l’intérieur et de relier Paris aisément.


Au milieu du XVIIIe siècle, Nantes devient le premier port négrier de France. Même s’il faut rester prudent sur les chiffres, on estime le nombre d’expéditions négrières au départ de cette ville portuaire à au moins 1710 sur un total français de 4220, soit  43 %.


Pour donner une idée, Jean Mettas, le pionnier des historiens de la traite française du XVIIIe siècle a consacré le premier volume de son Répertoire des expéditions négrières à Nantes, soit plus de 700 pages.


Si cette ville est au premier plan, du fait de la densité de son trafic négrier, c’est néanmoins toute la façade Atlantique qui se trouve impliquée dans le commerce négrier. Commerce ignoble dont ceux qui le pratiquent ont pleinement conscience, comme l’atteste en 1780 un capitaine et armateur des Sables d’Olonne du nom de Collinet, quand il dit : "On conviendra qu’il n’arrive point de barrique de sucre en Europe qui ne soit teintée de sang humain". 


L'Histoire : Comment se fait le déclin de la traite ?


André Zysberg : Après l’apogée dehttp://www.lexpress.fr/pictures/572/292904_le-depute-maire-socialiste-de-nantes-jean-marc-ayrault-depuis-le-memorial-de-l-abolition-de la traite négrière dans les années 1780, le déclin se fait par étape. Un coup d’arrêt est impulsé par le Traité de Vienne en 1815. Ce sont les Anglais qui sont alors à l’origine de cette première convention internationale interdisant la traite négrière, pour des raisons religieuse mais aussi économique et géostratégique.


Même interdite, la traite continue cependant. Sous la Restauration (1814-1830), elle prospère à Nantes, d’où partent 70 % des expéditions françaises. Le coup d’arrêt réel en France se fera en 1848 avec l’abolition de l’esclavage dans les Antilles.

 

L’Histoire : Qui, à Nantes, a profité du commerce négrier ?


André Zysberg : Tout le monde, avec en premier lieu les négociants et armateurs nantais suffisamment prudents pour associer un commerce relativement sûr comme les expéditions "en droiture" au commerce, plus risqué, de la traite négrière. Ces derniers ont vu leur position s’élever dans la société et leur fortune croître en même temps que le grand commerce. On peut le voir encore aujourd’hui dans l’environnement urbanistique de la ville, avec les riches immeubles du quai de la Fosse ou encore de l’île Feydeau, habitée au XVIIIe siècle par les armateurs et commerçants.


Les négriers sont alors des notables, les capitaines des bateaux sont très bien payés, du fait des risques sanitaires et épidémiques, des risques de révoltes, d’attaque de corsaires, etc.


Néanmoins, les gains de la traite Atlantique sont à relativiser car les sommes qui y sont investis sont considérables au regard des bénéfices moyens récoltés – 4 à 6 % au XVIIIe siècle. Des associations d’armateurs, des assurances maritimes se développent pour y faire face.


Entre la fin du XVIIe et le début du XIXe siècle, 450 000 à 500 000 captifs noirs ont été déportés par des navires négriers nantais, sur un total de 15 à 20 millions à l’échelle européenne. Nantes constitue donc une part non négligeable – 5 à  6 % - d’un commerce qui s’est inséré dans un circuit économique planétaire, Asie exceptée.

 

L’Histoire : Le projet du Mémorial de Nantes est présenté comme une façon de retrouver la mémoire et faire face à l’histoire. Qu’en pensez-vous ?


André Zysberg : Je trouve que les Nantais font acte de courage en érigeant ce mémorial, d’autant que c’est un projet de longue haleine impulsé en 1998 lors du 150e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Il est bon que les gens puissent avoir accès à cette histoire de l’esclavage que j’ai toujours enseigné avec beaucoup de répugnance.
Le Mémorial de Nantes est une entreprise singulière qui mérite d’être salué à sa juste valeur, d’autant plus qu’elle a été réalisée intelligemment, sans but de dénonciation mais avec un souci explicatif.

 

Pour en savoir plus :


 

Bordeaux-Nantes, ou la mémoire honteuse de l'esclavage, par François Dufay, L'Histoire n°301, septembre 2005, p. 26.

Et la France devint une puissance négrière, par Olivier Grenouilleau, L'Histoire n°353, mai 2010, p. 44.

Un tabou ?, par Françoise Vergès, L'Histoire n°353, mai 2010, p. 66.

 

Par Camille Barbe

Le Mémorial de l'abolition de l'esclavage de Nantes : une entreprise singulière

 

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