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http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/c/cd/Jean-No%C3%ABl_Jeanneney.jpgUne nouvelle fois, des historiens ont été appelés à témoigner devant une cour d’assises. Non pas parce que l’histoire devrait se faire désormais dans les prétoires. Mais pour aider la justice à se prononcer sur la culpabilité d’un homme.


Il s’agit de dresser ici, à chaud, aussitôt après le verdict prononcé, un bilan de la contribution des historiens au procès. Il est probable que quelque recul aide à mieux l’établir, une fois que les passions se seront affaiblies et qu’on disposera du compte rendu intégral des débats, avec leurs volutes, leurs moments forts, leurs ambiguïtés et leurs éclairages croisés. Mais peut-être n’est-il pas trop tôt pour esquisser quelques réflexions(1).


Je respecte l’attitude de ceux qui ont refusé de venir à la barre, soit qu’ils se sentent trop impliqués affectivement par leur histoire personnelle — tels Pierre Vidal-Naquet ou Michel Rajfus, tous deux fils de déportés —, soit qu’ils aient estimé, comme Henry Rousso, que la vérité historique serait forcément, dans le prétoire, mise à mal ou instrumentalisée(2). Je ne puis pourtant rejoindre la position de ce dernier.


L’appréciation, pour être équitable, doit faire en effet soigneusement le départ, parmi les rôles qu’on a pu, en l’occurrence, assigner aux historiens, entre ceux qui n’étaient pas pertinents et ceux qui l’étaient. Seuls les seconds peuvent justifier une déception.


1) On a lu ici ou là que les serviteurs de Clio ne devaient pas manquer à cette occasion, sous le feu des médias, de tirer avantage du formidable écho annoncé pour diffuser la connaissance de Vichy dans le public, en particulier auprès des jeunes générations : profit intellectuel et civique.


Or cette aspiration était aventurée, donc propre à égarer l’estimation d’ensemble. Car un procès est destiné à juger un individu et non à instruire une nation. Qu’on attende ceci de lui, et l’on peut être sûr de la frustration, conduisant tout droit à faire indûment, aux scientifiques venus à la barre, le grief d’un maigre résultat.


Notons au demeurant que ce résultat, s’il est forcément limité, n’est pas nul : l’épisode a donné aux instances en charge de former la jeunesse des écoles et des universités et d’informer le public — enseignants et journalistes — une chance de remplir leur tâche avec une incitation conjoncturelle forte et le souci d’éclairer les discussions entre générations qui ont heureusement eu lieu dans un grand nombre de familles. La relation par la presse, audiovisuelle et surtout écrite, des dépositions des historiens a fourni aux Français quelques pistes vers des nourritures plus solides à chercher ailleurs.


Significatif est, à ce titre, le bruit qu’a fait le livre de Marc-Olivier Baruch sur la fonction publique dans la tourmente. L’ouvrage aurait de toute façon trouvé des lecteurs et, selon l’osmose ordinaire, les aurait influencés par ondes concentriques ; mais la venue de l’auteur à Bordeaux a accéléré le rythme de cette diffusion, ce dont on doit se réjouir. L’observation vaut aussi bien pour l’oeuvre de Jean-Pierre Azéma ou pour celle de Philippe Burrin. Rien de moins, mais rien de plus.


2) La deuxième fonction souvent attribuée aux historiens serait d’aider la justice à dire le vrai sur le passé de la nation. Mais sur ce chapitre encore il convient d’être à la fois ferme et précautionneux. Car il ne faut attendre rien de tel des magistrats. Chaque fois que ceux-ci se sont, dans le cours d’autres instances, imprudemment éloignés de leurs bases, l’effet a été incertain ou détestable.


Leur sagesse doit se borner à analyser la méthode du travail scientifique (comme ils le font communément quand les historiens eux-mêmes sont impliqués dans un litige), sans prétendre se substituer à ceux-ci au-delà du cas individuel qu’ils ont à trancher. On se souvient de l’indignation que soulevèrent les membres de la chambre d’accusation de Paris lorsqu’ils donnèrent, en avril 1992, pour justifier un non-lieu accordé à Touvier, une définition lénifiante du régime de Vichy, de ses intentions et de ses comportements.



Jean-Noël Jeanneney

 

 

http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782020345439.jpgDocument 14/05/2006 - Le procès de Maurice Papon s'est tenu plus d'un demi-siècle après les actes en cause ; il pose la question des relations entre la Justice et l'Histoire - sous le regard de la presse, troisième partenaire. Dans un jeu compliqué, souvent subtil, parfois violent, chacun a sa mission, son rythme, ses exigences. Les logiques se heurtent ou s'allient selon les conjonctures. Celle de l'Etat, entre la purge et l'oubli programmé, celle de la science, distanciée et toujours en marche, celle des tribunaux fixant l'absolution ou le châtiment définitifs, celle enfin des médias, libres et pourtant dépendant du mouvement des émotions collectives. A partir d'exemples multiples, récents ou anciens, étrangers ou familiers, Jean-Noël Jeanneney jette une lumière neuve sur le dialogue d'une nation et de son passé.

Professeur à l'Institut d'études politiques, a dirigé Radio-France Internationale et présidé la Mission du bicentenaire de la Révolution. Il a été secrétaire d'Etat au Commerce extérieur puis à la Communication. Il est l'auteur de nombreux ouvrages sur l'histoire contemporaine.

 

Le passé dans le prétoire : l'historien, le juge et le journaliste

Auteur : Jean-Noël Jeanneney

Genre : Histoire

Editeur : Seuil, Paris, France


 

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