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En étudiant les listes noires dressées par le Parti communiste entre 1931 et 1945, vingt-huit au total, Sylvain Boulouque et Franck Liaigre affirment ne pas vouloir écrire l’histoire « d’une gépeou à la française » au sein du PC. S’ils reconnaissent que l’intention policière n’est pas absente dans la confection de ces listes, ils y voient plutôt une volonté pédagogique : « la construction d’une orthodoxie via la promotion des normes. » Destinées aux cadres, ces listes permettent en effet de « promouvoir le bon militant. » Le premier chapitre - Aux origines des listes noires- signale qu’elles trouvent leurs racines dans plusieurs traditions qui se conjuguent pour donner naissance à un modèle nouveau. Les auteurs citent la Révolution française, le livret ouvrier créé en 1803 par Bonaparte, et non Napoléon comme il est écrit page 18, les organisations ouvrières avant 1914, Lénine et la bolchevisation des années 20.

La première partie (chapitres II, III et IV) qui concerne les douze listes établies avant 1939 est très riche en informations. Les auteurs se livrent en effet à une étude sociologique fine des militantes et militants inscrits même si les renseignements, signalent-ils, sont parfois flous. On apprend ainsi que, dans un premier temps, c’est « l’infiltration policière » (37%) qui est le motif principal d’inscription. Juste derrière on trouve le vol (31,1%), bien avant l’exclusion politique (26%). Durant cette période, la région parisienne fournit le plus fort contingent (50,1%). Ces chiffres évoluent après 1935 et la massification du Parti. Le vol est désormais le mobile dominant (34%), devant les dissidences (doriotistes et trotskystes), 21,5%, la provocation et le mouchardage (20%). La part de la région parisienne diminue (33%) alors que les Bouches-du-Rhône et les Alpes-Maritimes représentent chacune 11% des militants mentionnés.

La seconde partie (chapitres V à VIII) consacrée à la période de l’Occupation est beaucoup moins stimulante et convaincante. La commission centrale des cadres, question pourtant cruciale en cette période, est rapidement abordée, en particulier le bref passage de Pierre Brossard (Philibert) dont l’activité et les circonstances de l’arrestation ainsi que le contenu des documents saisis mis sous scellés auraient mérité d’être plus développés. Ces scellés contiennent en effet des pièces qui posent problème, sans oublier que revenu de déportation Pierre Brossard sera homologué comme « résistant isolé », lui qui fut pourtant le responsable national des cadres du PC ! D’autre part, les auteurs semblent oublier le contexte tout à fait exceptionnel de l’Occupation : la vie clandestine et surtout la répression qui s’abat sur les résistants et les communistes en premier lieu. Le manque de cadres comme la méfiance ou la crainte ne sont-ils pas les conséquences de cette répression ? L’ampleur de la répression n’apparaît qu’au détour d’une phrase (p.166-167).

Surtout, certaines affirmations auraient mérité d’être plus argumentées. Je n’en retiendrai que deux. La première : « Les gaullistes aux Allemands, les communistes aux Français. » (p. 174). Même si cette affirmation est avancée « à grands traits », je pense que les auteurs, qui ont une très bonne connaissance des fonds d’archives de la Préfecture de police de Paris et en particulier des Brigades spéciales, se laissent aveugler par une vision un peu trop parisienne de la répression. Ne faut-il pas auss« résistant isolé »i tenir compte de la chronologie ? Il y a indéniablement une piste à explorer. La seconde, dans la conclusion : « A les lire (il s’agit des listes noires, note de JPB), il est bien difficile d’avaliser la fiction toujours vivace dans l’historiographie, de communistes ne parlant pas même sous la torture.» (p. 247) En étudiant les listes noires de l’Occupation, les auteurs dénombrent 441 donneurs (41,7% des inscrits). Ce chiffre peut paraître élevé, mais sont-ils réellement tous des donneurs ? De plus si on rapporte ces données au nombre des résistants arrêtés en France cela semble infime. Pour justifier leur affirmation, les auteurs citent des exemples (chapitre VII). On pourrait de la même façon citer tous ceux qui, lors de leur interrogatoire, répètent « Je ne vous dirai rien », « Je n’ai rien à vous dire » (Angèle Girard, Gaston Etievent), « Je n’ai rien à vous répondre » (Renée Pitiot)… A trop vouloir détruire les mythes construits par le PC après la Libération, on arrive parfois à tomber dans les mêmes excès.

Enfin, le lecteur reste sur sa faim au sujet de l’explication avancée pour la disparition des listes noires après juillet 1945. La construction et la rivalité des mémoires entre gaullistes et communistes à partir de la Libération en seraient la cause. « Les listes noires vont à l’encontre de l’image que le Parti aime renvoyer de lui-même. » Mais cette explication qui peut s’entendre en 1945, fonctionne-t-elle toujours en 1947 ? Puisque les listes noires sont une marque du stalinisme du PCF pourquoi ne sont-elles par réactivées pendant la Guerre froide ? Le débat reste ouvert. Cet ouvrage soulève de vraies questions et pose de vrais problèmes, il semble toutefois que les réponses manquent de nuances.

Jean-Pierre Besse

 

Pour citer

 

Jean-Pierre Besse, « Compte rendu de Sylvain Boulouque, Franck Liaigre, Les listes noires du PCF, 2008 », Le Mouvement Social, et en ligne :

http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1540.

 

Sylvain Boulouque, Franck Liaigre, Les listes noires du PCF. Paris, Calmann-Lévy, 2008, 261 pages.

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