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En 1802, Napoléon Bonaparte crée la Légion d’Honneur, « décoration nationale », pour permettre aux autorités de l’État de distinguer le mérite des hommes qui le servent. Décoration avant tout militaire, la Légion d’Honneur prend sous la Troisième République un ton de reconnaissance de l’adhésion aux valeurs républicaines, aux engagements civiques, bref elle devient une arme politique. Bruno Dumons écrit une histoire sociale de cette décoration, depuis la demande pour devenir chevalier jusqu’à la décision du Président de la République en passant par les questionnaires remplis par les postulants, par les interventions variées et par l’examen des contextes socio-politiques explicatifs des attributions. Judicieusement, plutôt que de mener une enquête sur le plan national, il préfère se limiter à deux départements, pourvus de nombreuses études, la Saône-et-Loire et le Var, sur lesquels il a déjà travaillé. L’ouvrage ne comporte pas de bibliographie, mais les notes permettent de la reconstituer. L’index ne porte que sur le texte alors que les notes fourmillent de noms et que ces indications pourraient être utiles aux différents dictionnaires biographiques publiés sur le plan national ou régional. Notons au passage que Dumons ne semble pas avoir utilisé les notices du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français qu’il ne cite pas.

La Légion d’Honneur, après avoir été une distinction de type aristocratique, devient une « étape de la laïcisation et de la sécularisation de la société », un processus de désignation des « saints laïcs » tout en étant une technique de gouvernement. Après la période antérieure à la Troisième République rapidement traitée en quinze pages, la fabrication de ce modèle civique examinée pour la période suivante à partir de la France profonde comporte des étapes obligatoires. La candidature personnelle ou provoquée, la proposition, qu’elle soit ministérielle ou qu’elle émane d’autres instances, répondent à des prises de conscience de services rendus ou en cours. La récompense peut avoir une allure de revanche politique, ainsi dans la promotion d’un pharmacien de La Seyne, animateur de la résistance républicaine en 1852 et déporté. Toutefois, le dirigeant républicain du département sous l’Empire, Noël Blache, premier maire de Toulon en 1870, président du Conseil général, qui se heurte aux soutiens locaux de Clemenceau, ne reçoit cette promotion qu’en 1889 et ne devient pas officier. Des réseaux se mobilisent : les élus locaux, les hommes influents de toutes tendances politiques. Il s’agit de montrer à l’administration préfectorale les hommes (et très rarement les femmes, 3 % des effectifs recensés dans les deux départements, cultivatrices ou animatrices d’œuvres de bienfaisance, parfois artistes) qui, pour des raisons variées, répondent aux critères, charge particulièrement impérative dans le Var où les honorés de la Marine dominent, mais Dumons ne retient pas ces derniers et examine 255 dossiers. La Préfecture et plus spécialement le secrétaire général, chargé du suivi du dossier, choisissent. L’intervention de ce dernier, qui représente l’administration considérée comme neutre, complète les choix plus politiques des sous-préfets et des préfets. Un postulant se dégage où se mêlent forcément des caractéristiques complémentaires. Reste à connaître le cheminement jusqu’à la décision nationale.

Dumons dégage le rôle de la maturité (un des Républicains de 1848, âgé de 81 ans en 1897 constitue un cas limite en Saône-et-Loire), du rayonnement régional, des conséquences de l’instruction et de la situation familiale. Plus on a de diplômes et plus on a une famille nombreuse, plus on a de chances d’obtenir le « ruban rouge ». Les élus, du parlementaire à l’édile municipal, paraissent avantagés à condition d’avoir marqué ses mandats par une activité valorisée ou par la longévité, ainsi le maire de Montceaux-Magny en place depuis 1878, promu en 1924. D’autres critères, moins clairs, expliquent parfois cette promotion. S’ajoutent les élites économiques de tout type, agriculteurs et plus nettement les viticulteurs dans les deux départements, patrons, ingénieurs (de l’usine Schneider au Creusot par exemple), hommes d’affaires ou commerçants (le directeur du Bon Marché, peu connu en Saône-et-Loire, devient chevalier sans difficulté dans les années 1890 ; il n’en va pas de même pour son fils, qui doit conquérir des mandats politiques locaux pour obtenir la décoration trente ans plus tard), hommes de lois, membres du corps médical, serviteurs de l’administration de l’État ou enseignants. Restent certains intellectuels ou artistes, quelques hommes d’Église triés avec soin. On mesure combien la Légion d’Honneur renforce des différences sociales et les gens du peuple doivent acquérir un statut acceptable, notamment par l’élection ou la participation à un événement exceptionnel (le sauvetage en mer par exemple). Rarement les qualités professionnelles ou l’engagement syndical occupent une place essentielle dans les avis favorables. Ainsi, dans le Var, un ouvrier modeleur « considéré comme un véritable artiste », devenu professeur d’atelier dans l’enseignement technique ou un seul dirigeant syndical, typographe retraité, postulent.

Tous ces décorés doivent passer par des étapes obligées : le questionnaire biographique, très contrôlé par des enquêtes de la gendarmerie, de la police (qui indique une moralité douteuse pour une ouvrière de l’Arsenal maritime de Toulon, animatrice d’une œuvre de bienfaisance, d’où la décision négative du Préfet en 1938), des autorités municipales, préfectorales, avec parfois consultation des élus locaux, les « hommes-forts » du département, tel le sénateur radical-socialiste Ferdinand Sarrien qui, par ses interventions, se constitue « une véritable clientèle politique en Charolais », des responsables directs (ainsi pour les enseignants, les inspecteurs d’Académie, les recteurs, les inspecteurs généraux). Tout ce qui est apporté sur les interventions des hommes politiques, des notables locaux, des groupes de pression (la Franc-maçonnerie par exemple ne semble pas avoir joué un rôle selon Dumons et pourtant l’intervention des frères se produit dans la candidature de Builles, l’instituteur varois), est fort riche.

Après avoir examiné les grands traits de l’idéaltype du promu, Dumons compare pour les deux départements les critères privilégiés dans les dossiers de candidatures, du plus au moins important : pour la Saône-et-Loire, la compétence, le dévouement, les vertus politiques, la longue carrière, l’estime générale ; pour le Var, le dévouement, la compétence, l’estime générale, les vertus politiques, la longue carrière et l’amour de la petite patrie. Se dégagent : le dévouement (notamment chez les médecins), les qualités professionnelles (tel forgeron devenu constructeur de machines agricoles dans la Bresse), l’engagement politique républicain (et pourtant Eugène Schneider qui « n’est pas républicain, plutôt porté vers le cléricalisme », selon le sous-préfet, reçoit la récompense en 1913, demandée par le ministre de la Guerre), l’estime, la promotion du lieu de vie ou d’une activité (être dirigeant d’un club sportif par exemple), la responsabilité dans des causes nationales.

Une fois la parution au Journal officiel de la désignation présidentielle, des étapes rituelles se déroulent, la réception, la remise de la médaille, les discours, les cartes de visite, les mentions du titre dans les publications, dans les registres officiels et aussi, plus ou moins tardivement, lors des obsèques. Après et à côté de l’honneur proclamé, il peut y avoir dans les motifs de refus un déshonneur constaté en cas de condamnation ou de fautes politiques et morales graves.

Cette belle étude nous fait pénétrer au cœur de la société française sous la Troisième République. Elle mêle érudition et grandes interprétations générales d’une période où l’idée républicaine s’ancre. Une réserve toutefois, des régions plus distantes par rapport à l’idéal républicain mériteraient d’être explorées aussi minutieusement. Se dégageraient sans doute une radicalisation des processus d’adhésion à la République et une utilisation plus militante de la décoration. Un beau chantier en perspective pour lequel le modèle produit par Dumons restera un sérieux guide.

Jacques Girault


Pour citer


Jacques Girault, « Compte rendu de Bruno Dumons, Les « saints de la République ». Les décorés de la Légion d’Honneur (1870-1940), 2009 », Le Mouvement Social, et en ligne :

http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=1533.


Bruno Dumons, Les « saints de la République ». Les décorés de la Légion d’Honneur (1870-1940). Paris, La Boutique de l’Histoire, 2009, 507 pages.

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