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http://bibliobs.nouvelobs.com/files/liberte-gatlif.jpghttp://bibliobs.nouvelobs.com/files/Gatlif_Baltel_Sipa.jpgAvec « Liberté », Tony Gatlif raconte enfin l'histoire des Tsiganes pendant l'Occupation, dont une grande partie fut exterminée à Auschwitz. Rencontre avec le cinéaste, fils d'un père kabyle et d'une mère gitane

 En ce temps-là, en France, on les appelait bohémiens, parfois Manouches, plus rarement Tsiganes. Les historiens estiment que sur les deux millions de Tsiganes qui vivaient en Europe avant la guerre, entre 250000 et 500 000 ont été assassinés dans les camps de la mort nazis. « Liberté » raconte l'histoire d'une de ces familles, arrivée un jour dans un petit village de France, exposée à la méfiance d'une population qui ne comprend pas son mode de vie, mais aussi aidée par quelques Justes, l'institutrice et le maire. Pour les Tsiganes, alors, c'était la sédentarisation ou la mort, et c'est de ce choix impossible que se nourrit le film de Tony Gatlif, lui-même « déraciné de l'Algérie », ainsi qu'il se présente, et qui depuis des années filme les Roms, leur vie, leur musique, leur histoire. Récit maîtrisé, respectueux de ses personnages, reconstitution à la fois discrète et attentive, « Liberté » ne sollicite jamais une émo tion qui advient naturellement, en toute dignité.


Le Nouvel Observateur. - Vous dites avoir porté en vous ce projet de film sur la déportation des Roms depuis près de trente ans ...

Tony Gatlif. - C'est un film qui vient de loin, en effet. J'ai commencé à y penser à la fin des années 1970 et j'ai demandé alors à Matéo Maximoff, le grand écrivain tsigane, qui a été mon père spirituel, de me présenter des gens qui avaient connu cette époque. Il m'a emmené chez eux, à Montreuil et ailleurs, ils nous recevaient, nous offraient du thé, mais sitôt que Téo leur disait : « Il veut faire un film sur notre malheur», ils partaient en larmes et ne prononçaient plus un mot. A chaque fois, ça se passait ainsi. Téo m'avait prévenu, mais je ne l'avais pas cru. En fait, ils ont commencé à parler un peu dans les années 1990, pas avant. Je ne pouvais pas faire ce film si les survivants restaient muets. De même, après « les Princes », des producteurs anglais m'ont proposé de réaliser un film sur Django Reinhardt [dont l'un des arrière-petits-fils apparaît dans le film]. Or il n'existe pratiquement aucune image de lui ! Puis quand Jacques Chirac a déclaré qu'il allait réunir les Justes au Panthéon, j'ai pensé que nous allions enfin savoir et que, peut-être, le film allait devenir possible parce qu'on ne peut pas filmer une histoire qui ne comporterait que les victimes et leurs bourreaux. Mais il n'a pas été question de Justes qui avaient sauvé des Tsiganes. C'est là que j'ai commencé à chercher, et j'ai rencontré cette institutrice dont je me suis inspiré pour le personnage de Mlle Lundi, que joue Marie-Josée Croze. Ensuite, j'ai trouvé l'histoire de ce notaire qui a sauvé une famille qui venait d'être envoyée au camp de Montreuil-Bellay en lui vendant, pour un franc, cette maison qui lui permettait de ne plus être fichée comme nomade. Cette famille a repris la route, tous ont été arrêtés dans le nord de la France, transférés en Belgique, puis envoyés à Auschwitz... Toute l'histoire des Gitans est là : on veut les sédentariser, dans ce cas précis pour leur sauver la vie, mais malgré la peur des nazis, l'appel de la famille est plus fort, la route est plus forte. Ils ne peuvent pas vivre dans une maison, ils ont peur des pierres, parce que les pierres portent la trace de ceux qui sont passés avant eux, qui sont pour eux des fantômes. Pour eux, évoquer le nom d'un disparu, c'est l'appeler, le faire revenir, et donc l'empêcher d'aller là où les morts doivent aller. C'est aussi pour cela que, longtemps, ils ont refusé de parler de la déportation.

N. O. - Est-ce que la difficulté, voire l'impossibilité, de la reconstitution a compté aussi dans vos hésitations?

T. Gatlif. - Je ne veux pas filmer des Tsiganes décharnés derrière des barbelés, des nazis en uniforme, avec leurs armes et leurs chiens. Chaque fois que je pensais à ce sujet, je me disais : la reconstitution est une barbarie, je ne peux pas. Et là, je n'ai filmé que des portraits, des visages, des mains, des détails en gros plan. Je me suis méfié de tout, des voitures d'époque, je ne voulais surtout pas d'une traction avant, de la parole des nazis... Surtout, que les nazis ne parlent pas, ou à peine ! J'ai essayé, je me suis cru dans «la Grande Vadrouille » ! Filmer ces uniformes en couleur, non ! Dans notre mémoire, les nazis sont en noir et blanc. Dans le même sens, il me fallait pour le rôle du notaire - dont j'ai fait le maire du village - un acteur qui incarne tout ce que j'aime dans la France d'aujourd'hui. Or le visage de la France, pour moi, quand j'étais enfant, c'était le cinéma. C'était Jean Gabin, Gérard Philipe, Pierre Fresnay... Je voulais retrouver ces voix un peu cassées, ces visages en noir et blanc. A mes yeux, Marc Lavoine possède tout cela. J'ai fait délaver les costumes, parce que ces gens-là, Gitans ou paysans, n'avaient que deux costumes, un pour l'été et un pour l'hiver, donc ils les lavaient sans cesse. Les outils viennent de Transylvanie, ils sont identiques à ceux de 1943. Même les fils de fer barbelés sont authentiques, nous avons fait 300 kilomètres pour les; trouver, en Roumanie : ceux placés dans les camps par les nazis portaient un piquant tous les quinze centimètres environ, alors que pour ceux destinés au bétail, c'était tous les vingt-cinq centimètres. Pour la scène du camp, je redoutais encore plus la parole : que peuvent dire ces gens qui sont enfermés depuis des semaines ? Rien, ils ne parlent pas, ils ne parlent plus.

N. O. - Qu'avez-vous mis de vous-même pour que le passé soit si présent dans le film ?

T. Gatlif. - Le personnage de Mlle Lundi vient, bien sûr, de la vraie résistante, mais aussi de mon instituteur de Belcourt, à Alger. Il avait 26 ans, il nous projetait des films. Je me souviens du premier comme si c'était hier, «Jeux interdits»... Il s'en servait pour son cours de géographie, la France, c'est ça ; pour son cours d'histoire, la guerre c'était ça. La guerre, nous connaissions. Un jour, nous avons trouvé deux militants du FLN tués dans une vigne. Des années plus tard, après mon premier film, ce maître m'a écrit et m'a raconté son histoire : il était communiste, il s'était engagé et aidait le FLN. Lui aussi était un résistant. Comme Mlle Lundi.


N. O. - Les Tsiganes qui sont dans le film connaissaient-ils les événements des années 1940 ?

T. Gatlif . - Quand je leur racontais, ils me demandaient : «C'était comme Ceausescu, alors ?», leur référence en matière de malheur absolu, et je leur répondais : «Pire que Ceausescu », même si c'était épouvantable. Je les connais depuis sept ou huit ans, ils vivent en Transylvanie, dans une pauvreté extrême. Ils sont restés trois ou quatre mois en France. Ils ne connaissaient pas le scénario, comme tous les autres acteurs, et pour la scène où ils résistent aux gendarmes, ils ignoraient que Taloche, qu'ils adoraient, avait été tué dans le film. Au moment de tourner, je leur ai dit : « Ils ont tué Taloche », juste avant le clap, et là, ils sont partis en larmes, en cris, en fureur, ils se battaient vraiment avec les gendarmes. Après, tout le monde s'embrassait... L'hystérie, c'est tsigane ! La seule révolte à Auschwitz a été celle des Gitans, qui, quand ils ont compris qu'ils ne reverraient jamais les leurs, se sont jetés sur les nazis et les kapos. Je voulais que, d'une manière, cette révolte soit dans le film.

N. O. - Comment James Thiérrée, qui joue Taloche, est-il parvenu à faire sienne cette « hystérie tsigane » ?

T. Gatlif. - Taloche incarne l'âme tsigane, James a l'âme tsigane. Il est complètement imprévisible, et il possède une maîtrise insensée de son propre corps, il est comme possédé dans la poésie de ses gestes, de ses cris. Personne ne savait jamais ce qu'il allait faire. Pour la scène dans la maison, quand il ouvre les robinets pour « libérer » l'eau, Julien Hirsch, le chef opérateur, et moi avons décidé d'installer un travelling au cas où, car nous ignorions ce que James ferait au moment où l'eau dévalerait l'escalier. L'idée était vraiment de pouvoir « le voir venir » et, au besoin, d'avancer vers lui. Et en effet, en un quart de seconde, il s'est jeté dans l'escalier. Nous n'avons fait qu'une prise.

N. O. - De même que votre propre histoire a rencontré celle des Tsiganes, la tragédie que vous évoquez dans le film trouve-t-elle un écho dans le monde d'aujourd'hui ?

T. Gatlif. - Je parlais du silence dans les camps : quand vous passez devant les files de SDF qui attendent la soupe, leur gamelle ou leur boîte de conserve à la main, à la Bastille ou ailleurs, vous n'entendez pas un murmure. Pour les Gitans que l'on embarque à 5 heures du matin, les Africains, les Pakistanais, les Afghans qui se font arnaquer pour arriver jusqu'à nous et que l'on arrête, que l'on renvoie là d'où ils viennent, la seule différence est qu'on ne les tue pas, mais à part ça... Aujourd'hui, Pétain n'est pas au pouvoir, et les nazis n'occupent pas la France, mais il y a comme un écho. A la Libération, on a placé des collabos dans les camps où les Tsiganes étaient enfermés. Les victimes avec leurs bourreaux ! Et ceux contre lesquels les accusations portées n'étaient pas trop graves sont sortis des camps avant les Tsiganes !

« Liberté », de Tony Gatlif, dans les salles le 24 février.

Pascal Mérigeau

Le Nouvel Observateur - 2363 - 18/02/2010


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Les Tsiganes en France - Un sort à part (1939-1946)

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