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http://slafrica.files.wordpress.com/2008/07/mandela_last.jpgDocument archives du 01/02/2004 - Vingt-sept ans de prison pour avoir soutenu que l'apartheid était un régime intolérable. Militant, leader charismatique, prix Nobel de la paix et premier président démocratiquement élu de son pays, Mandela n'a jamais cessé de se battre pour une Afrique du Sud fraternelle. Tout en conservant, quelles que soient les épreuves endurées, une dignité devenue légendaire.


Nelson Mandela n'a pas d'ancêtres. Ou, du moins, tous sont un peu devenus ses enfants. Il les a lavés des humiliations les plus brûlantes, il les a réconciliés avec l'avenir ; aujourd'hui encore il leur enseigne le pardon. En lui, ses frères de couleur reconnaissent " le Guide " qui les a tirés d'une humanité au rabais pour leur offrir une citoyenneté à  part entière. Une bannière à  laquelle ils avaient cessé de croire. " Père de la Nation ", aïeux et descendants, " Madhiba " (son surnom affectueux en Afrique du Sud) les a tous engendrés. Dignement. Sans faiblir.


Henry Mgadla Mandela et sa troisième épouse, Noseki Fanny, s'insurgent néanmoins contre la collective adoption et, mordicus, ils rappellent l'unanimiste complaisant à  sa seule filiation. L'état civil, sur ce point, ne peut que leur donner raison. C'est dans un petit village du Transkei, à  quelques dizaines de kilomètres de la capitale provinciale d'Umtata, que, le 18 juillet 1918, le nourrisson ouvre les yeux sur le monde. Pour lui, Henry Mgadla choisit le nom du héros vénéré de Trafalgar, Nelson, auquel il plaque, cette fois, un prénom traditionnel xhosa, Rolihlahla... au sens étymologique " celui par qui les problèmes arrivent " ! Le patriarche ne lésine, assurément, ni sur le paradoxe ni sur les dualités pressenties. Issu d'une branche cadette de la maison royale Thembu, il se montre " fier et révolté avec un sens inné de la justice ". Aussi n'hésite-t-il pas à  défier l'autorité tribale à  propos d'une sombre affaire de bœuf volé.


En dépit de ses origines aristocratiques, l'administration britannique n'éprouve, alors, aucun scrupule à  le priver de sa fortune et de son titre de conseiller du roi. Qu'importe : le clan Mandela fait face. Dans le rondavel familial (hutte ronde) de Qunu où ses parents battent en retraite, Nelson coule les plus légères des saisons. " J'y ai passé les années les plus heureuses de mon enfance et mes premiers souvenirs datent de là  ", insistera-t-il un jour. L'insouciance, ce n'est pas l'éternité. Nelson l'apprend très vite à  ses dépens.


Une nuit de 1927, subitement, son père décède. En un tournemain, la vie de l'enfant bascule. Du coup, le régent du royaume thembu, Jongintaba Dalindyebo, se penche sur son infortuné cousin, l'accueille à  la résidence royale de Mqhekezwem et devient son tuteur. Pour tout adieu, madame Mandela lui dit : " Sois courageux, mon fils ! " Elle ne croit pas si bien dire. Auprès de son souverain parent, Nelson parfait une éducation rudimentaire. L'étude du xhosa l'instruit sur sa culture d'origine ; la découverte de l'anglais l'ouvre à  la pensée de ces Blancs servis sans le vouloir, singés sans le savoir, sublimés sans y croire ; quant à  l'histoire et la géographie, elles compensent en dépaysement ce que l'apprentissage des langues impose en contrainte.


Entre enseignement livresque et formation humaine, Nelson se laisse volontiers happer par la nonchalance. Plus témoin qu'acteur, il rejoint Justice et Nomabu, les frères adoptifs que la vie a réunis en une tendresse accidentelle, dans leur hardiesse ébaudie. Ces derniers, du reste, brocardent la sagesse équanime de leur camarade et moquent volontiers en lui " Tatomkulu " (" grand-père "). Le régent, il est vrai, n'est pas toujours d'humeur badine. " Tu n'es pas fait pour passer ta vie à  travailler dans les mines d'or de l'homme blanc sans savoir écrire ton nom ", martèle-t-il à  son protégé qu'il pousse dare-dare dans l'institution anglaise pour Africains la plus prisée du Thembuland. Etrangers sur leur propre terre et définitivement complexés, ces " privilégiés " n'aspirent plus qu'à  devenir des " Anglais noirs ". " On nous enseignait, et nous en étions persuadés, que les meilleures idées étaient les idées anglaises, que le meilleur gouvernement était le gouvernement anglais et que les meilleurs hommes étaient anglais ", confiera plus tard le prix Nobel de la paix dans un récit autobiographique.


Pour l'heure, du collège méthodiste de Clarkebury où il décroche son brevet, l'adolescent passe au lycée de Fort Beaufort qui lui ouvre, tout naturellement, les portes du " Cambridge noir ", l'université de Fort Hare. Sur ce campus, il entre en contact avec certains membres de l'ANC (African National Congress) et se cabre, pour la première fois, contre l'autorité en place. Les vacances arrivent à  point. Quoique. Le retour à  Mqhekezwem ne se déroule pas dans les conditions espérées. Dans la pure tradition des mariages arrangés, le régent signifie à  Justice et Nelson que tout a d'ores et déjà  été combiné pour eux. Il n'en faut pas davantage pour les faire détaler. " A cette époque, [...] alors que je n'aurais pas envisagé de lutter contre le système des Blancs, j'étais prét à  me révolter contre le système social de mon propre peuple ", abrège Mandela. Il prendra le temps de se raviser. Pour l'instant, où recourir ? Johannesburg. Autant dire, le bout du monde. Nelson y trouve pourtant asile. De porte en porte, il finit par frapper à  la bonne, celle de Walter Sisulu qui, dans cette ville du Transvaal, dirige une agence immobilière dans laquelle le fugitif est, un temps, embauché. Sisulu le fait ensuite engager comme stagiaire dans un cabinet d'avocat et l'incite parallèlement à  poursuivre son droit. Nelson s'exécute.


Dès 1944, sous l'influence de Sisulu, il rejoint les rangs de l'ANC dont, chaque jour davantage, il désavoue l'inertie. Cette mollesse l'irrite au point de faire front commun avec son mentor, bien sûr, mais également avec Oliver Tambo et Govan Mbeki (père de l'actuel président de la Républicaine sud-africaine) pour fonder la Ligue des jeunes de l'ANC, dont, peu à  peu, il gravira tous les échelons. La " génération des rebelles " entre résolument dans le combat pour l'émancipation et la dignité des peuples. " Je suis incapable d'indiquer exactement le moment où [...] j'ai su que je consacrerai ma vie à  la lutte pour la liberté. Être Africain en Afrique du Sud signifie qu'on est politisé dès sa naissance, qu'on le sache ou non. [L]a vie [d'un enfant africain] est circonscrite par les lois et les règlements racistes qui mutilent son développement, affaiblissent ses possibilités et étouffent sa vie ", précise l'insoumis. Cela ne change rien à  sa détermination. Au contraire.

 

Le Parti national est porté au pouvoir sur un programme on ne peut plus clair : " Le nègre à  sa place ! " Il s'emploie aussitôt à  institutionnaliser la ségrégation. Mandela est propulsé, dès 1952, à  la vice-présidence de l'ANC. La même année, au cœur de Chancellor House, juste en face du palais de justice de Johannesburg, il ouvre avec Oliver Tambo, son frère de lutte, le premier cabinet d'avocats noirs dont le gouvernement contrarie rituellement l'exercice. Et, pendant que les nationalistes s'apprêtent à  célébrer le tricentenaire de l'arrivée de Jan Van Riebeck, le fondateur de la ville du Cap, l'ANC organise une campagne de désobéissance civique sans précédent. Plus de 8 000 personnes sont incarcérées. Discréditée, l'Afrique du Sud se marginalise sur la scène internationale à  laquelle elle n'aura bientôt plus accès. Dans les mois qui suivent, les " résistants du Cap " se réunissent sous la direction d'Albert Luthuli pour, ensemble, rédiger la Charte de la Liberté qui, en juin 1955, est adoptée à  Kliptown et devient le manifeste politique de l'ANC. Non content de stigmatiser et de combattre les lois de l'apartheid, le mouvement se prononce ouvertement pour une Afrique du Sud libre et égalitaire. Le verdict du pouvoir ne tarde pas à  tomber : " Hoogverraad : haute trahison ". Arrête le 5 décembre 1956 au même titre que d'autres militants de l'ANC, Nelson Mandela encourt la peine de mort. La presse internationale s'empare de l'événement. Et le 29 mars 1961, la procédure se perd sur un non-lieu. Le " Mandrin noir " quitte le tribunal de Pretoria libre pour verser dans... la clandestinité !


L'actualité l'y incite. Le 21 mars 1960, dans un town ship noir du Transvaal, la police ouvre le feu sur une foule de manifestants : 69 morts, 180 blessés. Avec le massacre de Sharpeville affleure une évidence pour le moins scabreuse : la protestation pacifique est inopérante. Eh bien, soit ! Mandela dote l'ANC d'un bras armée, l'Umkhonto we Sizwe (Lance pour la Nation) ou MK, dont il prend le commandement. La ferme de Liliesleaf, à  Rivonia, au nord de Johannesburg, devient maintenant son quartier général. Il s'y terre pour se documenter sur diverses expériences de guérilla, mettre au point des opérations de sabotage et les superviser. Et, lorsqu'il s'en éloigne, ce n'est que pour se ménager des appuis politiques en Afrique (Algérie, Cameroun, Kenya) ou en Grande-Bretagne. Guerrier de l'ombre, inlassablement, Mandela planifie, opère et passe maître dans l'art de déjouer les traques. Le surnom de " Black Pimpernel " dont on l'affuble en référence à  l'insaisissable héros de Walter Scott, date de cette époque...


Aidée par une dénonciation que d'aucuns imputent à  la CIA, la volonté de fer du ministre de la Justice, Balthazar Vorster, finit par avoir raison de ses ruses. Le 5 aout 1962, après dix-sept mois d'une impitoyable chasse à  l'homme, Nelson Mandela est arrêté au nord de Durban et condamné à  cinq ans de prison pour activités subversives et sortie illégale du territoire. Le 11 juin de l'année suivante, la police étend ses filets sur la ferme de Rivonia et capture l'état major du MK. L'organisation militaire est démantelée. Sans plus attendre, le gouvernement traduit les accusés ainsi que Mandela devant le tribunal de Rivonia. Lors du procès - où comparaissent, notamment, Govan Mbeki, Walter Sisulu et Raymond Mhlaba - Mandela assure la commune défense. La plaidoirie, dont il se fend dans le silence polaire du prétoire, a les accents d'un manifeste appelé à  faire date : " J'ai cultivé l'idéal d'une société libre et démocratique dans laquelle tous pourraient vivre en harmonie et avec des chances égales. C'est l'idéal que j'espère atteindre et goûter pour en jouir. Mais si cela était nécessaire, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à  mourir. " L'hostilité du jury, pour autant, n'en est pas ébranlée. Le 16 juin 1964, la cour rend son verdict : la réclusion criminelle à  perpétuité pour les membres influents de l'ANC.


Le lendemain de la sentence, une embarcation croise vers un îlot situé à  dix miles du Cap qu'elle aborde bientôt. Seule une piste cahoteuse relie le port au cœur de l'île. A l'entrée, un portique sur lequel est gravée une devise à  la rigueur spartiate : " Ici nous servons avec fierté. " Personne n'en doute. Il suffit d'aller au bout du chemin pour qu'éclate la blancheur glacée des murs du pénitencier de Robben Island. Dans la section B, " une prison dans la prison ", selon le jargon des matons, sont regroupés les poqos (terroristes). Les autres prisonniers auront tôt fait de baptiser le bâtiment " Makulukutu " (Autour du Chef). Le détenu au matricule 466/64 y est, effectivement, attendu.


Une cellule côté cour pour Nelson Mandela. Le dos à  la mer, au cas où... Inconcevable. Entre travaux forcés et visites occasionnelles, Nelson s'installe dans une confiance résignée qui n'exclut point la profondeur du doute. Aux abattements passagers que motive " la vie du dehors " (dissolution de l'ANC, silence de la communauté internationale dans les années 1960), succèdent, ainsi, les satisfactions ponctuelles (révolte de Soweto, embrasement des townships ). Et inversement. Quoi qu'il en soit, jamais Mandela ne se coupe de l'actualité : la vie carcérale, de son propre aveu, s'apparente, au fond, à  " une version réduite de la lutte dans le monde ". Dans la spirale des jours recommencés, il se lie d'amitié avec un gardien quelque peu atypique, et des lieux et de la fonction, James Gregory. L'un, s'émeut de la déférente humanité du geôlier. L'autre, est troublé par l'inaltérable dignité du captif. Tous deux, au total, se délestent de leurs préjugés respectifs et tissent, avec le temps, des liens de respect fraternel dont Gregory livrera un vibrant témoignage dans l'ouvrage Mandela, mon prisonnier, mon ami .


En 1982, les accusés de Rivonia sont transférés à  la prison de Pollsmoor, près du Cap, où ils bénéficient d'un régime pénitentiaire de faveur. Mandela subodore d'étatiques manigances et il pense juste. Si, dès le milieu des années 1980, le gouvernement de Pieter Willem Botha ouvre une porte à  la négociation, c'est Frederik De Klerk qui, sitôt élu à  la présidence de la République, annonce, le 2 février 1990, la libération du plus ancien prisonnier politique du monde. Celle-ci intervient le 11 du mois, au terme de vingt-sept années de détention. Ce qui porte l'écrivain sud-africain Breytenbach à  abréger : " Il [...] était entré [en prison] comme militant, c'est un mythe qui en ressort ! " Un mythe dont le premier geste consiste à  lever le poing. En guise de victoire cette fois. Et il le fait d'autant plus volontiers que la libéralisation du régime est en bonne voie. De Klerk lève l'interdiction pesant sur l'ANC et renoue le dialogue avec ce mouvement antiracial à  la tête duquel Mandela est élevé en juillet 1991. Les deux hommes œuvrent désormais de concert dans un souci d'apaisement et de réconciliation nationale. Leurs efforts pour l'abolition des lois ségrégationnistes sont couronnés par Stockholm qui, en 1993, leur décerne conjointement le prix Nobel de la paix. En avril 1994, les premières élections multiraciales d'Afrique du Sud plébiscitent l'ANC (62,65 % des suffrages) et, le 10 mai, Nelson Mandela est officiellement intronisé président de la République. La ruine intégrale de l'apartheid légal et le souci de ciseler l'assise d'une " nation arc-en-ciel " orienteront encore les choix de Mandela qui, au moment de passer le flambeau à  Thabo Mbeki (1999), ose susurrer : " Nous ne sommes pas encore libres. Nous avons seulement atteint la liberté d'être libres. [...] Être libre, ce n'est pas seulement se débarrasser de ses chaînes, c'est vivre d'une façon qui [...] renforce la liberté des autres ! " Les ambassadeurs de la paix sont, la plupart du temps, des apôtres qui s'ignorent.



Mandela :  la victoire d'un juste

Par Pascal Marchetti-Leca _ Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=5710


Mari malgré tout

Même si l'engagement politique de Nelson compromet la quiétude d'un éventuel foyer, celui-ci décide néanmoins de se couler dans le rôle de mari. C'est une cousine de Walter Sisulu, Evelyne Mase qui, ainsi, devient la première madame Mandela. Elle lui donnera une fille, Makaziwe, et deux garçons, Thembi et Makgatho. Le mariage, inéluctablement, finit par battre de l'aile et, après quelques années de vie commune, les époux reprennent leur liberté respective. Loin de jouer au conjoint réfractaire à  tout autre lien, dès le 14 juin 1958, il convole avec une militante pour la défense des droits civils sud-africains, Nomzano Winnifred Madikizela dite Winnie qui, nonobstant la paternelle objection (" Tu épouses un gibier de potence ! ") ne tremble pas à  l'idée d'élargir le cercle familial. De cette union naissent Zindzi et Zeni qui, en épousant le fils du roi Sobhuza, entrera dans la famille royale du Swaziland. Munie d'un visa diplomatique, Zeni pourra visiter librement son père durant toute une partie de sa détention. En 1991, Nelson Mandela se sépare d'une Winnie dont l'attitude a, souvent fois, prêté à  caution. Six ans après, sitôt le divorce prononcé, il se remarie avec Graça, la veuve de l'ancien président du Mozambique, Samora Machel.

Apartheid, la folie "blanche "

Façonné par les universitaires de Stellenbosch, le mot " apartheid " - au sens propre, " état de séparation " - entre dans le vocabulaire sud-africain à  la fin des années 1940. Initialement repris par les pasteurs de l'Église réformée, il est ensuite récupéré par Daniel Malan, membre fondateur du Parti national purifié, qui, dans son programme politique des législatives de 1948, l'érige aussitôt en projet de société. Bien plus qu'un slogan électoral, ce terme est finalement chevillé à  l'idéologie sans concession du national-christianisme avec laquelle il se confond. Malan dit " le Malanazi " conforte, dès lors, la communauté afrikaner dans l'évidence du " péril noir " et, muré dans sa phobie de métissage, il exalte la suprématie de la race blanche qui, dans son irréfutable pureté, est seule garante des valeurs chrétiennes occidentales. De là  à  adosser cette théorie à  l'inviolable support biblique, il n'y a qu'un pas. Dieu, " qui régit les destinées et l'histoire des peuples ", n'a-t-il pas opté pour la séparation des races ? Fustiger l'apartheid qui, précisément, prend acte de cette différenciation, revient, en somme, à  s'insurger contre la volonté divine. " L'apartheid [...] est une politique en harmonie avec les principes chrétiens de justice et d'équité [...]. Il se donne pour objectif de préserver l'identité des peuples indigènes en tant que groupes raciaux séparés ", insère-t-on, en 1947, dans le rapport du Parti national. Après le scrutin de 1948 qui entérine et l'idée et le propos de ce texte, le racisme, doté du sceau institutionnel, s'érige en système politique. Exclusivement composé de ministres afrikaners, le gouvernement Malan (1948-1954) instaure, dès 1950, le Population Registration Act " afin de dissiper les problèmes d'appartenance raciale à  ceux qui auraient encore des doutes ". Mieux, cette mesure, qui impose une classification rigoureuse entre les trois groupes ethniques définis par le ministère de l'Intérieur (Blancs, métis, indigènes), se double, en 1953, du Reservation of Separate Amenities Act qui, pour sa part, officialise la ségrégation dans les services et les lieux publics. Propulsés à  la tête du gouvernement, Johannes Strijdhom (1954-1958) et Hendrik Frensch Verwoerd (1958-1966) poursuivent la politique de développement séparé des races que leur prédécesseur a inaugurée et l'étendent à  tous les secteurs de la vie politique, économique et sociale du pays. L'un proclame le principe de l'Afrikanerdom, ou survie de la communauté blanche par la suprématie. Fidèle aux principes qu'il a toujours prônés, l'autre institue le découpage territorial (bantoustans) et martèle inlassablement : " Chaque individu doit occuper dans la société la place qui lui revient ! " En l'occurrence, celle qu'il voudra bien lui octroyer. L'apartheid n'a officiellement été aboli qu'en 1991.


La dernière caresse d'une mère

Entre le jugement de Rivonia et la déchirure d'une première visite carcérale, il a dû s'en écouler des saisons ! Pretoria, avec les années, finit pourtant par mollir. Et les portes du parloir de Robben Island peuvent enfin s'ouvrir sur une vieille dame minée par la maladie que l'on a, deux jours durant, poussée de chez elle jusque dans un car, d'un car au train, du train au ferry et du ferry à  une automobile pour le visage perdu d'un fils. Avec elle, sa fille Mabel ainsi que deux des enfants de Nelson, Makgatho et Makaziwe. Comme toujours, le prisonnier ne laisse rien filtrer et, tapi dans une jovialité chavirée, il s'intéresse au quotidien de ces tant attendus. Il s'inquiète de la vie de sa sœur, s'informe de la scolarité des plus jeunes... Et puis, décharnée, les yeux hagards, madame Mandela s'avance. Le moment redouté. Plus rien. Tout au plus quelques mots arrachés à  l'indicible que l'interphone, dans sa froideur métallique, s'emploie à  déshumaniser. Des mots encore plus pauvres que les silences. Soudain, elle lève une main osseuse pour caresser son fils. Impensable. Son rêve bute contre un leurre de transparence. Dans un accès de tendresse recouvrée, Nelson, alors, redevient l'enfant. Son enfant. Il tourne la tête et plaque sa joue contre cette maudite vitre. Aimer, souvent, ressemble à  la montée des larmes. Dans le couloir qui le conduit à  sa cellule, pour la première fois, Madhiba plie. Cette visite de sa mère sera la dernière. Quelques semaines plus tard, il n'est pas étonné de recevoir une missive bleue. Bien sûr, il dépose une requête pour assister aux funérailles. Bien sûr, Pretoria télégraphie : " Non ".


Prix Nobel de la paix

Devenu président de la République en 1989, Frederik De Klerk fait libérer Mandela en 1990. L'apartheid est aboli en 1991. En 1993, les deux hommes reçoivent conjointement le Nobel de la paix. Ils sont les artisans des négociations aboutissant, en 1994, aux premières élections libres d'Afrique du Sud.


Le sida, sa nouvelle cause

Sur les barreaux souvenus de Robben Island, Nelson Mandela pose, aujourd'hui, des couleurs. La geôle, certes, il la porte en lui. Mais la mémoire qu'il en a sert désormais une tout autre cause : celle des enfants africains atteints par le sida. Pour ces gamins de la disgrâce, " le dernier titan " met les pas dans les pas, fond lignes et tons en une placidité visionnaire. A l'ombre des balafres pressenties éclate alors la force d'un espoir qui, jamais, ne l'a trahi. Ce même espoir, Mandela l'étend, précisément, à  une possible victoire sur la maladie. Ainsi donc - après la Belgravia Gallery, l'inaugural écrin de Londres - la galerie Aalders de Saint-Tropez a-t-elle accueilli, au cours de l'été 2003, la seconde exposition internationale de Nelson artiste, " My Robben Island ", qui présentait une série de lithographies " hautement évocatrices tant sur le plan symbolique l'émotionnel ". La Fenêtre, Le Phare, La Cellule ... autant d'œuvres dont les planches originales ont été exécutées entre mars et juin 2002. " Robben Island est un endroit où le courage survivait aux épreuves sans fin, un endroit où les gens continuaient de croire lorsque leurs rêves semblaient désespérés, un endroit où la sagesse et la détermination triomphaient de la peur et de la fragilité humaines ", commente Nelson Mandela. Lui qui, face au nuage le plus menaçant, a toujours envisagé la face tournée vers le soleil.


Le 29 novembre dernier, 40 000 personnes affluent au stade de Greenpoint, au Cap. Elles portent le numéro 46664, tatoué sur le visage ou les bras : c'est le matricule du détenu Mandela au bagne de Robben Island. Ce chiffre est celui de la campagne destinée à  combattre " le sida aujourd'hui comme l'apartheid hier ". Le but du concert est de collecter des fonds. " Le sida n'est plus une maladie, c'est une question de droits humains ", déclare Mandela, l'initiateur de la manifestation.

 


Repères

1918


18 juillet, naissance dans un village du Transkei.


1944


Rejoint les rangs de l'ANC et en devient vice-président en 1952.


1964


Condamné à  la prison à  vie pour activités subversives.


1990


Sur décision du président Frederik De Klerk, il est libéré le 11 février.


1993


Prix Nobel de la paix avec Frederik De Klerk.


1994


Mandela est élu président de la République.

 

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