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http://www.decitre.fr/gi/45/9782847344745FS.gifSi Mai 68 fut volcanique mais non sanglant, c'est grâce au préfet de police de l'époque, Maurice Grimaud. Un grand commis de l'État qui rêvait de littérature. Il livre aujourd'hui ses souvenirs chez Tallandier.


Sans doute le syndrome de la ritournelle. S'il est un moment de sa carrière sur lequel Maurice Grimaud s'étend rarement et qui a pourtant fait sa gloire, c'est celui où il dirigea la préfecture de police de Paris, en mai 1968. « Comme si toute ma vie se résumait à ces six semaines ! » Oui, il a permis que, par sa maîtrise des troupes, le sang ne coule pas, que la répression policière soit circonscrite, que les affrontements ne dégénèrent pas. Mais faut-il le lui ressasser chaque fois qu'on l'interroge ?

Le titre de ses carnets et souvenirs rassemblés chez Tallandier (Je ne suis pas né en mai 1968) dit bien cette exaspération. Pour autant, il suffit de se reporter aux « agendas 68 » publiés dans ce recueil pour comprendre ce que fut son action à la tête de la police parisienne pendant ces semaines de troubles.

Une action toute d'efficacité conciliant sagesse et fermeté. Un autre à sa place eût-il su s'en sortir avec la même maestria ? Comme le suggère Michel Winock dans sa préface, « on imagine ce qu'aurait pu être le comportement du préfet de police précédent [Papon], celui de Charonne, celui de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961, au cours de ce mois fiévreux, dans ces affrontements répétés, ces violences quotidiennes [...] Mai 1968 fut volcanique, mais non sanglant : Maurice Grimaud y contribua au premier chef. »

Cela étant, rien dans sa formation ne le prédisposait aux tâches policières. «  J'avais peu de goût , avoue-t-il, pour ce monde que je connaissais mal. Je devais le rappeler ironiquement aux jeunes collègues que je quittais à la fin d'une longue carrière. Reprenant l'insolente formule des jeunes attachés du Quai d'Orsay selon lesquels «pour faire un bon ambassadeur il ne suffit pas d'être idiot, encore faut-il être bien élevé», je leur révélais que pour devenir ce que dans les nécrologies on appelle un grand serviteur de l'État «il ne suffit pas d'être bien élevé, encore faut-il être incompétent». »

Maurice Grimaud est ce qu'il appelle « un destin contrarié ». Il aurait voulu nager dans des eaux littéraires, faire du journalisme. Tout au départ l'y conduit. Il ne rêve que d'entrer à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. A deux reprises, il manque de très peu le concours et se remet mal de cet échec qui, plus de soixante-dix ans après, reste une blessure. Mais il gardera de ses années de khâgne, dans le Quartier latin des années 1930, le meilleur souvenir, fait d'amitiés.

C'est à Henri-IV qu'il retrouve un copain de la khâgne du lycée du Parc, grand amateur d'opéras, « le plus farfelu de nos camarades » , normalien devenu en 1963 le triste héros d'une retentissante affaire d'espionnage militaire au profit de l'URSS. « J'étais responsable de la Sûreté nationale , raconte Maurice Grimaud, quand le patron de la DST vint me dire qu'on soupçonnait mon ami d'être une taupe soviétique. Je restai stupéfait et incrédule. Hélas, c'était vrai. Georges Pâques devait être lourdement condamné avant que Pompidou ne lui accorde la libération provisoire pour raison de santé. »

La littérature, le jeune Maurice Grimaud la vit dans les livres et dans les rencontres. Roger Martin du Gard, le directeur des Nouvelles littéraires , l'initie à un monde plus ouvert que celui que son Ardèche natale aurait pu offrir à l'étudiant en Sorbonne. Il l'entraîne rue de l'Odéon où le jeune homme découvre la librairie d'Adrienne Monnier et son univers intellectuel très mélangé. C'est grâce à Martin du Gard qu'il croise Julien Benda et décèle avec gourmandise chez l'auteur de La Trahison des clercs aussi bien le pourfendeur de tous les engagements idéologiques qu'une curiosité insatiable pour les intrigues du monde littéraire.

Chez le peintre cubiste Albert Gleizes et sa femme Juliette Roche, Maurice Grimaud rencontre toute une société très représentative des années 1930, où se côtoient les marquises et duchesses amies de Juliette et un milieu littéraire fort diversifié, de Gabriel Marcel, initiateur de l'existentialisme chrétien, à Victor Margueritte, apôtre de l'antimilitarisme et de la libération des femmes.

Ce ne sont pas là seulement des années d'apprentissage littéraire. Dans les khâgnes de l'entre-deux-guerres on est très majoritairement à gauche par antifascisme (Hitler, Mussolini, bientôt Franco) et l'on s'engage dans un pacifisme exacerbé par l'exaltation des glorieux combats de la Grande Guerre. Maurice Grimaud croit trouver sa voie auprès de Gaston Bergery, « dont le journal La Flèche n'était fermé qu'aux staliniens et aux fascistes » . Aujourd'hui, il s'étonne et se scandalise quelque peu de cet engagement affirmé dans le camp pacifiste face à la montée en puissance de l'appareil guerrier hitlérien.

L'été 1936, Maurice Grimaud le passe chez les Martin du Gard, à Lendresse, dans le Béarn. Un jour, une échappée à la frontière basque lui renvoie des images de désolation surgies de l'autre côté des Pyrénées : les fumées au-dessus de la ville d'Irun en flammes, les premières arrivées de combattants Frente Popular à la dérive. Mais aussi cette Française, bon chic bon genre, qui interpelle à Hendaye un groupe de républicains en guenilles en leur lâchant un « salauds ! » plein de haine.

En 1940, il est au Maroc avec le général Noguès

Vient la guerre, l'autre, la sienne. En 1940, il se retrouve au Maroc, au côté du général Noguès, puis, en 1943, à l'âge de 30 ans, au commissariat à l'Intérieur à Alger, où s'est établi le Comité français de libération nationale, coprésidé par de Gaulle et Giraud. Commence ainsi une longue carrière balisée au total de dix-sept postes, il les a comptés : notamment préfet, directeur de la Sûreté, préfet de police, secrétaire général de l'Aviation civile, jusqu'à ce que le ministre de l'Intérieur Gaston Defferre l'appelle en 1981 pour diriger son cabinet.

Hommage de la gauche à un grand commis qui s'est efforcé de mettre son humanisme au service de l'État par-delà les épreuves traversées par les régimes successifs. Ne dit-il pas lui-même qu'à 18 ans il a fait sienne la maxime de Paul Valéry dans Monsieur Teste : « La bêtise n'est pas mon fort » , non pas par forfanterie, mais pour exprimer son parti pris de l'intelligence et de l'ouverture d'esprit contre l'étroitesse manichéenne et dogmatique ? En 1986, il repousse une ultime fois l'âge de sa retraite et, six ans durant, fait équipe avec Paul Legatte, le médiateur de la République.

Depuis toujours, Maurice Grimaud n'a cessé de consigner ses observations, choses vues et entendues, dans des carnets qu'il a empilés et dont une grande partie vient d'être publiée dans un beau livre de souvenirs. Des conversations, à l'ombre des pins des Landes, avec un Mitterrand préoccupé par Dieu, la mort et l'au-delà. Les réactions de De Gaulle découvrant, au retour d'un voyage en Iran, l'étendue de la « chienlit » à Paris. Un de Gaulle « colérique, le visage rouge, le pied agité sous son bureau » face à un Pompidou parfaitement maître de lui. « L'Odéon occupé, des jeunes qui mettaient le feu à des voitures et sciaient des arbres ? Ils ne mettaient pas la République en danger. » Tiens, Maurice Grimaud surpris à se mettre de lui-même à reparler de 68 !

Maurice Grimaud : l'« honnête homme » de Mai 68

Par Daniel Bermond


publié dans L'Histoire n° 327 - 12/2007

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Sur le blog de Philippe Poisson :

La première rencontre entre daniel cohn-bendit et le préfet grimaud

Grimaud, préfet de police en 68, a eu le "souci d'éviter les dérives"

Je ne suis pas né en mai 68 - souvenirs et carnets, 1934-1992

Servir l’état en mai 1968

Le préfet grimaud, de la gauche à mai 68

Entretien avec maurice grimaud, préfet de police en mai 68

Maurice grimaud, préfet de police

Maurice grimaud : une certaine idée de l'etat

Crs = ss

Thierry forest, la gendarmerie mobile à l’épreuve de mai 1968, 2007

Le service d'action civique...

 

Dailymotion - Rencontre Daniel Cohn-Bendit - Maurice Grimaud ...

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