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http://static.decitre.fr/media/catalog/product/cache/1/image/9df78eab33525d08d6e5fb8d27136e95/9/7/8/2/2/9/6/9/9782296993211FS.gif« Que reste-t-il du camp de Bias ? », se demande Patrick Jammes, qui en fut le médecin pendant près de 30 ans. Pour lui, « quelques vétérans propriétaires de leurs maisons, des jeunes, des ombres du passé, des jardins ceints de hauts murs, les maïs et les pruniers qui montent toujours une garde rapprochée. »


Pour son ex-épouse, Zhora, qui a grandi dans ce camp, « les barbelés ont peut-être disparu mais je peux encore les voir à chaque fois que je m'y rends. »


« C'est moi qui ai brûlé l'école »

Durant cette révolte, l'école du camp a fait les frais de la colère de ses habitants. Cette école « qui nous apprenait à ne pas apprendre », comme l'appelle Adda Moualkia. Ce symbole de l'avenir que les enfants harkis du camp n'avaient pas, selon Patrick Jammes.


« C'est moi qui l'ai brûlée », confie un ancien habitant du camp qui ne souhaite pas être nommé. « Je n'ai jamais été un terroriste, je n'avais jamais mis le feu à quoi que ce soit de ma vie jusque-là. Mais nous détestions cette école. Alors une nuit, j'ai vidé un jerrican d'essence dans une classe et j'ai craqué une allumette. Sauf que j'étais encore dedans et que j'ai failli brûler avec ! J'ai réussi à sortir par la fenêtre mais j'avais les mains, les cheveux et les genoux brûlés. Je suis vite rentré pour me débarrasser de mes vêtements mais tout le monde se doutait que c'était moi. Le lendemain, je gardais les mains dans les poches en refusant de serrer celles que l'on me tendait. »


Deuxième génération


Le paysage a changé depuis la destruction de ce qui fut le camp de Bias, « consacré aux réfugiés algériens difficiles à reclasser (mutilés de guerre en particulier) et leurs familles », comme il est écrit dans une note du Comité national pour les musulmans français. En lieu et place des baraquements où s'entassaient les familles, se dressent désormais les modestes pavillons de la cité Paloumet-Astor. « Mais il n'y a que des Arabes ici », lâche Mohand, l'un des habitants.


La première génération a presque entièrement cédé la place à la deuxième. Aujourd'hui, ce sont eux les harkis. « Ceux qui ont grandi dans ces putains de camps », confie avec amertume Patrick Jammes. Et ils ont beau s'être rebellés contre ce que le médecin appelle « leur statut de denrée stockable » et avoir pris les armes en 1975, « ils sont encore excentrés, isolés, cachés loin de la ville », constate-t-il. Comme si être un harki avait quelque chose de péjoratif. » Le camp de Bias a beau avoir disparu aujourd'hui, cette génération traumatisée y est toujours enracinée.


« C'est l'histoire »


Beaucoup de harkis de la première génération y sont enterrés. C'est devenu un lieu de mémoire, « une sorte de passage obligé », comme le définit Adda Moualkia, arrivée au camp avec sa famille lorsqu'elle n'était qu'une petite fille. « Je fais souvent un détour pour m'arrêter devant le porte-drapeau, pour ne pas oublier le sort qu'ont subi les harkis enfermés ici et morts dans l'indifférence, trahis par la France ».


De la colère. Voilà ce qu'a laissé le camp en héritage. « Mais notre combat mourra probablement avec la deuxième génération », estime le président du Comité national de liaison des harkis du 47, Boaza Gasmi. « Les enfants de harkis sont grands-pères et grands-mères. Nous sommes déjà vieux. Alors pour la troisième génération, notre histoire, c'est déjà l'Histoire ».


Un sentiment partagé par le docteur Patrick Jammes. « Une minorité marginalisée, oubliée et enterrée qui se bat pour ses droits, c'est exactement ce qui en fait tout l'intérêt historique. » Pour lui, Bias est un carrefour de misères humaines, devenu un carrefour de l'Histoire.


La prise d'otage


Et c'est le 16 août 1975 que tout bascule en Lot-et-Garonne. Mené par le représentant de la Confédération des Français musulmans Mohamed Laradji, un petit groupe de harkis prend en otage le responsable de l'Amicale des Algériens Djelloul Belfadel. Pendant deux jours, il est retenu au camp de Bias, menacé de mort en cas de charge des CRS.


Avec 500 hommes dépêchés sur place, deux blindés et un hélicoptère pour survoler le camp, la condition des harkis est plus que largement exposée… Cela se soldera par la libération sans dommage de l'otage et un changement de l'administration du camp, qui passe aux mains de la ville. Les portes s'ouvrent enfin.


« Il fallait bien que ça pète », estime Patrick Jammes. C'est ce qui arrive quand on réunit tous les laissés pour compte au même endroit. » Des laissés pour compte, qui, dès lors, n'ont eu de cesse de faire entendre leur voix, à coup de grèves de la faim notamment. « C'est tout de même pour cela que Bias sera toujours un lieu de mémoire, qu'on le veuille ou non, analyse le docteur des harkis. Et pour l'avenir, ce qui compte, c'est que l'on n'oublie pas et que l'on ne recommence pas. Parce que la France, cela devrait être autre chose. »


Accords d'Evian - Il y a 50 ans, la France signait avec le FLN (Front de libération national) un cessez-le-feu. Pour beaucoup, il traduit la fin de la guerre d'Algérie. Pour les harkis, il évoque le début des massacres et de l'enfermement dans les camps de réfugiés, comme celui de Bias.


Pour se repérer

Harkis : personne d'origine algérienne ayant servi comme supplétif dans l'armée française en Algérie (de 1954 à 1962).


Camp de Bias : le Centre d'accueil des rapatriés d'Algérie ne se trouve pas à Bias par hasard. Il a été construit en 1930 pour héberger des ouvriers espagnols affectés à la construction d'une poudrière à Sainte-Livrade. En 1956, il sert à « loger » des ressortissants Français d'Indochine, trop nombreux pour être tous accueillis par le Cafi de Sainte-Livrade. Et en 1962, le maire de Bias, Robert Labessan, accepte cette fois l'arrivée des harkis

         
Bias carrefour de l'histoire
Publié le 17/03/2012 à 06h00
Par Alexandra Tauziac

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