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http://www.lcdpu.fr/Resources/titles/27000100583500/Images/27000100583500L.gifCe très bel ouvrage -comme tous ceux de cette collection- a été publié à l'occasion de l'exposition réalisée par l'Action artistique de la Ville de Paris et présentée à la mairie du 4e arrondissement du 19 juillet au 26 août 2007.

On ne peut que regretter la très faible part accordée à la psychiatrie, dont le XIXème siècle est pourtant le Siècle d'Or, au moins pour ce qui concerne l'équipement hospitalier.

Sans entrer dans tous ses aspects, rappelons l'originalité de la situation parisienne, ne serait-ce que par le rôle joué par l'Administration Générale des Hospices -devenue en 1848 l'Assistance Publique- d'une part, la Préfecture de police d'autre part.

Deux moments-clé peuvent être identifiés, autour des années 1838 -avec sa Loi du 30 juin-, et 1867 avec l'ouverture du premier asile d'aliénés du département de la Seine.

En 1802, un premier évènement considérable avait eu lieu : la fermeture des salles de traitement de l'Hôtel-Dieu (qui, comme un hôpital général aujourd'hui, disposait de "services" de diverses spécialités : chirurgie, "psychiatrie", obstétrique, etc.), et la dévolution à La Salpêtrière (pour les femmes) et à Charenton, puis à Bicêtre (pour les hommes) de la responsabilité du traitement des aliénés, sous la direction d'un médecin spécial (c'est-à-dire spécialiste), dans des locaux réservés à cet effet. Cette date est celle pour Paris, pour la France elle-même peut-on dire, de la naissance de l'asile d'aliénés.

Jusqu'en 1838, les règles suivies par le Préfet de police et par le Conseil Général des Hospices sont essentiellement définies par l'usage. A partir de 1838, ce sont les vieux services de Bicêtre (pour les hommes) et de la Salpêtrière (pour les femmes) qui feront fonction d'asile, tel que prescrit par cette fameuse loi. Avec la création de l'Asile Sainte-Anne sous le Second Empire, l'assistance aux aliénés passe sous le contrôle préfectoral (Préfet de la Seine), et le restera, hormis une courte période en 1871-1873 où il reviendra dans le giron de l'A.P..

Le département met donc en place dans le courant des années 1860 un dispositif d'assistance hospitalière unique en son genre, en liaison avec l'Infirmerie Spéciale près la Préfecture de Police : authentification des troubles mentaux avant l'internement, création d'un service spécial d'admission, observation et répartition, d'un établissement central à vocation d'enseignement et de traitement : l'Asile Clinique (Sainte-Anne), et plusieurs établissements autour de la capitale, essentiellement pour la prise en charge des pathologies chroniques.

Même en laissant à part l'étude des nombreux établissements privés (Maisons de Santé parfois appelées Asiles privés, comme celui du docteur Blanche) et de la Maison de Charenton, cette histoire parisienne est donc riche.

Pourtant, rien de tout cela n'est abordé dans cet ouvrage : le chapitre intitulé «De l'aliénisme à la psychiatrie : triomphes et déboires de la médecine de la folie au XIXe siècle» ne traite ni des médecins aliénistes parisiens, ni des établissements parisiens d'aliénés. Sainte-Anne n'apparaît guère que sur quelques gravures, sans lien avec le texte.


Ce qui n'enlève d'ailleurs rien à l'intérêt de ce chapitre, en particulier sur le mouvement anti-aliéniste dont l'auteur, Aude Fauvel, est spécialiste (cf
infra).

Une ligne est consacrée à Sainte-Anne dans le chapitre
Recension des hôpitaux parisiens : parmi "Les hôpitaux" sont cités ceux de Forges-les-Bains, Hendaye, Berck, San Salvadour (on pourrait ici parler d'A.P.centrisme)... tandis que Sainte-Anne, Bicêtre et la Salpêtrière font partie des "Autres établissements médicalisés"...

Enfin, Rosine Lheureux, dans Les sources de l'histoire des hôpitaux parisiens au XIXe siècle, privilégie -à juste titre- les fonds conservés aux Archives de l'A.P.-H.P., et signale l'existence d'archives de Sainte-Anne versées aux Archives de Paris.

La lecture de l'article consacré aux "triomphes et déboires de la médecine de la folie" incite à quelques commentaires et précisions :

Si le déferrement des fous de Bicêtre par Pinel est bien légendaire, et que 1792, date supposée de l'évènement avait pu être choisie comme date de la naissance de la psychiatrie française (en particulier par Scipion, fils de Philippe, qui est à l'origine de la légende), on sait aujourd'hui que Philippe Pinel n'a pris ses fonctions à Bicêtre qu'en septembre 1793, qu'il était médecin en chef des Infirmeries, et non de l'emploi des fous. Il n'a d'ailleurs lui-même jamais revendiqué ce haut fait.

Quant à Jean-Baptiste Pussin, qui était non concierge, mais gouverneur de l'emploi (voir à ce sujet l'article de Jacques Postel et François Bing : "Philippe Pinel et les "concierges"), et à qui l'on doit en effet l'abandon des chaînes, l'orthographe de son nom est parfaitement connue : qu'on ait pu (Michel Foucault notamment) l'appeler Piersin vient d'une copie de l'erreur commise par Alexandre Tuetey, à la lecture de la signature du grand homme. Dora B. Weiner (citée en référence) a elle-même (tout comme l'auteur de ces lignes) consulté, entre autres archives, le registre paroissial de Lons-le-Saunier (A.D. Jura, 3E494), et son acte de mariage (A.N., Minutier central, étude CVII, liasse 626). Sur le rôle de Pinel et Pussin dans cette période décisive de l'histoire de la psychiatrie, deux autres références oubliées : Jacques Postel, Gladys Swain (voir ma page "références essentielles").

Autre précision qui n'est pas sans importance : la seconde édition du célèbre Traité de Philippe Pinel, parue en 1809, porte comme titre Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale. C'est la première édition, parue en 1800, qui s'intitule Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie. Une différence qui renvoie à l'évolution des conceptions nosographiques de l'auteur, étudiée naguère par Lantéri-Laura.

Certains points abordés (par exemple sur les moyens financiers sans aucun équivalent accordés aux médecins d'asile, l'absence de plafond prévu dans les dépenses liées au service des aliénés, les crédits illimités dont bénéficient potentiellement les aliénistes, (p.215), ou encore sur le taux de guérison (p.217) gonflé en prenant en compte les évasions camouflées par les autorités asilaires), ouvrent de très intéressantes pistes de recherche s'ils sont suffisamment documentés. L'absence de référence s'explique assez bien par le type de publication.

La question des moyens financiers pourra être éclairée par la lecture du savant article de Lucile Grand : «L'architecture asilaire au XIXe siècle entre utopie de mensonge» (Bibliothèque de l'Ecole des chartes, 163, 2005; 165-196) qui présente un avis bien différent dans les pages 186-192, sous le titre La poursuite d'une chimère : l'institution qui guérit (qui traitent notamment de «l'inadéquation entre l'ambition thérapeutique et la réalité des moyens», du «fonctionnement obéré par la mauvaise gestion» et du «manque d'argent dont les malades sont les premières victimes»).


Dernière précision sur
la mort de près de la moitié des malades décédés d'inanition pendant la Seconde Guerre mondiale (p.224) : il y eut un nombre effrayant de morts dans les hôpitaux psychiatriques entre 1940 et 1944, et ces personnes sont en effet mortes d'inanition (le terme a été choisi comme titre de l'ouvrage consacré à la question après le Colloque de Lyon), c'est-à-dire de privations alimentaires, de faim : il y eut sans aucun doute plus de 40.000 victimes de cette hécatombe par carence. Mais le nombre de malades hospitalisés durant cette période est très supérieur à 80.000 (nombre approximatif des lits) : il me semble qu'il est supérieur à 130.000.


Toutes considérations qui, répétons-le, n'enlèvent rien à l'intérêt de cette originale contribution à un ouvrage de qualité.

psychiatrie.histoire.free.fr/.../vdp/vdp.htm



Bibliographie d'Aude Fauvel (extrait)

Le crime de Clermont et la remise en cause des asiles en 1880”, Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°49-1, janvier-mars 2002, p. 195-216.

Punition, dégénérescence ou malheur ? La folie d’André Gill (1840-1885)”, Revue d’histoire du XIXème siècle, n° 26-27, 2003, p. 277-304.

Aliénistes contre psychiatres. La médecine mentale en crise (1890-1914)”, Psychologie clinique, n°17, été 2004, p. 61-76.

Témoins aliénés et «Bastilles modernes». Une histoire politique, sociale et culturelle des asiles en France. (1800-1914). Thèse de doctorat d'histoire, sous la direction de Jacqueline Carroy, soutenue en novembre 2005 à l'EHESS, Paris (félicitations à l’unanimité du jury); 3 vol.; 687-268 f., ill.
Prix de la Société française d’histoire de médecine (2007)

« Violence aliéniste, l’asile de Clermont (Oise). Mythe et réalité », in AMBROISE-RENDU Anne-Claude, d’ALMEIDA Fabrice, EDELMAN Nicole (éd.). Des gestes en histoire. Formes et significations des gestualités médicale, guerrière et politique. Paris : Seli Arslan, 2006, p. 53-67.

Les mots des sciences de l’homme. Psychiatrie”, Pour l’Histoire des Sciences de l’Homme. Bulletin de la SFHSH, printemps-été 2006, p. 43-51.

« De l’aliénisme à la psychiatrie. Triomphes et déboires de la médecine de la folie au XIXe siècle », in Barillé, Claire, Tristram, Frédéric (ed.). Les hôpitaux parisiens au XIXe siècle. La naissance de la santé publique. Paris : Action artistique de la Ville de Paris, 2007, p. 213-224.

« Du danger d’être normal. Écrits de fous, littérature et discours médical », in Cabanès, Jean-Louis, Jacqueline CARROY, Edelman, Nicole (ed.) Littérature, histoire, psychologie : la psychologie fin de siècle (2007)

« Les fous morts brûlés. Cauchemar, fantasme et réalité de la médecine aliéniste (XIXe-XXe siècles) ». Psychiatrie, sciences humaines, neurosciences, vol. 5, n°4, December 2007, p. 212-219.

« ‘Par rapport à moi tous les autres hommes sont des singes’. L’internement du baron Seillière (1845-1911) et les témoignages d’aliénés », in DALED, Pierre-Frédéric (éd.). L'envers de la raison. Broussais, Canguilhem, Foucault. Paris : Vrin / Annales de l'Institut de philosophie de l'Université de Bruxelles (2008)

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