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Joséphine de Beauharnais a été la grande passion de Napoléon, sa maîtresse, sa femme et son impératrice. Mais en 1809, lorsqu'il s'avère qu'elle ne lui donnera pas d'héritier, l'Empereur se résout au divorce. En 1814, lors de la chute de l'Empire, Marie-Louise de Habsbourg, épousée à la hussarde, regagnera l'Autriche en emmenant son fils, le roi de Rome. Napoléon mourra plein de désillusions sur l'amour.

« Je veux épouser un ventre royal », dit Napoléon. En cette année 1809, il est à l'apogée de sa gloire. Il vient de vaincre l'armée autrichienne à Eckmühl et à Wagram. Il a ainsi brisé la cinquième coalition dressée contre lui. Il a imposé la paix à Vienne et noué une alliance avec le tsar de toutes les Russies, Alexandre Ier.

Mais il a 40 ans déjà. Il est chauve, son corps a grossi, et lorsqu'il se voit ainsi bedonnant, le visage empâté, il se souvient du général Buonaparte, famélique, au regard d'aigle efflanqué, à l'ambition dévorante. Il croyait à son génie et à son étoile. Et il a en effet conquis le pouvoir, la gloire, l'Europe. L'Empire compte 170 départements. Il a imposé sa loi à Berlin, à Vienne et à Rome.

Personne, ni roi ni femme, ne lui résiste longtemps. Mais pour qui, pour quoi cette puissance, cette domination, cette construction impériale égale à celle des empereurs romains, de Charlemagne, s'il ne peut la léguer à un fils ?

Que vaut la possession si on ne peut la transmettre ? Cette pensée l'obsède. « Je cherche un ventre », répète-t-il, car celui de l'impératrice n'est plus fécond.

Il regarde Joséphine. Elle a 46 ans. Elle est son épouse depuis 1796 et il a posé sur sa tête, le 2 décembre 1804, à Notre-Dame, sous les yeux du pape, la couronne impériale. Il aime les deux enfants de Joséphine, Eugène et Hortense de Beauharnais. Il les a royalement dotés. Mais le sang des Buonaparte ne coule pas dans leurs veines. Et il veut fonder une dynastie, inscrire ainsi son oeuvre dans la longue lignée française, de Clovis à Louis XVI.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/1/19/Denuelle.png/270px-Denuelle.pngIl a cru d'abord être stérile, puisque Joséphine avait été mère. Mais maintenant, il sait qu'il n'en est rien. Un fils, Léon, lui est né en 1806, d'une brève liaison. Cependant, un doute subsistait. La mère, Eléonore Denuelle de La Plaigne, est volage. Mais il a toute confiance en Marie Waleska, cette noble polonaise qu'il a « forcée » à Varsovie. Il est sûr de l'amour qu'elle lui porte. Or, elle vient de lui annoncer, le 26 octobre 1809, qu'elle attend un enfant de lui. Ce sera un fils, Alexandre.

Napoléon exulte. Il peut, à 40 ans, être père, contrairement à ses craintes et à ce que perfidement a voulu lui faire croire Joséphine. Car elle sait qu'il veut « épouser un ventre royal », et cela signifie divorce, annulation de son mariage par l'Eglise, afin que la nouvelle union puisse être sacrée.

http://www.herodote.net/Images/MarieWalewska.jpgDéjà, Fouché l'a avertie des intentions de Napoléon et lui a suggéré d'accepter ce divorce que dictent les impératifs politiques. Seule la continuité dynastique peut stabiliser l'Empire, qui restera fragile tant qu'à sa tête il n'y aura qu'un empereur sans successeur légitime. L'intérêt de tous, et celui de Joséphine, est qu'un fils devienne Napoléon II.

On ne peut attendre. Napoléon sait qu'il est un homme menacé. Il affronte la mort sur les champs de bataille et on tente de l'assassiner.

En Espagne, après l'insurrection de Madrid et la répression des dos et tres de mayo - 2 et 3 mai 1808 -, le soulèvement gagne tout le pays : un catéchisme présente Napoléon comme l'Antéchrist.

« De qui procède Napoléon ?

- De l'enfer et du péché.

- Quels sont ses principaux offices ?

- Ceux de tromper, voler, assassiner et opprimer.

- Est-ce péché que de tuer des Français ?

- C'est au contraire bien mériter de Dieu et de la patrie. »

Le 12 octobre 1809, à Schönbrunn, un jeune Allemand de 17 ans, Friedrich Staps, fils d'un ministre luthérien d'Erfurt, a voulu s'approcher de Napoléon. Il était porteur d'un poignard. « Je l'ai fait venir, écrit Napoléon à Fouché, et ce petit misérable, qui m'a paru assez instruit, m'a dit qu'il voulait m'assassiner pour délivrer l'Autriche de la présence des Français. Je n'ai démêlé en lui ni fanatisme religieux, ni fanatisme politique. La fièvre d'exaltation où il était a empêché d'en savoir davantage... » Friedrich Staps sera fusillé. Mais sa tentative, ce qu'elle révèle de haine, et donc de danger, confortent Napoléon dans sa volonté de se donner vite un successeur.

« Je veux épouser un ventre royal. »

Il ne s'adresse pas ainsi à Joséphine lorsqu'il lui annonce en décembre 1809 son intention de divorcer. Elle sanglote, feint de s'évanouir.

« Vous autres jolies femmes, lui dit-il, vous ne connaissez pas de barrières. Ce que vous voulez doit être ! Mais moi, je me déclare le plus esclave des hommes. Mon maître n'a pas d'entrailles et ce maître, c'est la nature des choses. »

Il est ému, attaché à cette femme. Veuve du général de Beauharnais - décapité -, maîtresse de Barras et de tant d'autres. Il l'a épousée, aimée passionnément. Experte, elle lui a fait découvrir l'ivresse des sens.

« Je me réveille plein de toi, lui a-t-il écrit. Ton portrait et l'enivrante soirée d'hier n'ont point laissé de repos à mes sens. En attendant, mio dolce amore, un millier de baisers, mais ne m'en donne pas, ils me brûlent le sang... » Et durant quelques mois, chaque ligne, chaque lettre confirment la force de ce qui le lie à elle.

« Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer, je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras, je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie... Adieu femme, tourment, bonheur, espérance, âme de ma vie que j'aime, que je crains. Je te serre dans mes bras, un baiser plus bas, plus bas que le sein, un baiser au coeur et puis un autre plus bas, bien plus bas... » Puis vient le temps de la jalousie. Joséphine, infidèle, affiche sa liberté et ses amants.

« Mille poignards déchirent mon coeur, lui écrit le général en chef de l'armée d'Italie. Ne les enfonce pas davantage. Je ne puis rien sans toi. Je conçois à peine comment j'ai existé sans te connaître... L'amour que tu m'as inspiré m'a ôté la raison. Je ne la retrouverai jamais. L'on ne guérit pas de ce mal-là. »

Il se trompe. Il se plie à la nature des choses. Ce n'est plus l'amour qui le tourmente. Il a consumé avec Joséphine toute sa passion. Il n'a plus que de courtes liaisons, qui le laissent repu, déçu et amer. Il écrit à Joséphine : « Tu me parais fâchée du mal que je dis des femmes. Il est vrai que je hais les femmes intrigantes au-delà de tout. Je suis accoutumé à des femmes bonnes, douces et conciliantes. Ce sont celles que j'aime. Si elles m'ont gâté, ce n'est pas ma faute mais la tienne... Tu es donc convaincue de jalousie ! J'en suis enchanté... »

Enfin, Joséphine accepte le divorce et l'Eglise de France - Rome n'a pas été consultée - annule le mariage religieux qui avait été célébré le 1er décembre 1804 par le cardinal Fesch..., oncle de Napoléon.

Joséphine se retire à la Malmaison, sa demeure proche de Paris. « On me dit que tu pleures toujours, lui écrit Napoléon. Cela n'est pas bien. J'espère que tu auras pu te promener aujourd'hui. Je t'ai envoyé de ma chasse. Je viendrai te voir lorsque tu me diras que tu es raisonnable et que ton courage prend le dessus. »

Il veut que la douleur de Joséphine s'apaise. Il recherche son amitié. Il ne veut ni d'un remords ni d'une guerre intime qui ternirait sa nouvelle union, si proche.

http://anapophil.free.fr/DECLIN/Marie-Louise.jpgIl a officiellement demandé la main de la jeune soeur du tsar. Mais Alexandre Ier tergiverse au moment même où Metternich, ministre des Affaires étrangères autrichien, propose la main de l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur François Ier. Fouché - qui a été régicide - est hostile à ce mariage autrichien qui peut apparaître comme l'expiation du sort réservé en 1793 à Marie-Antoinette. Marie-Louise est la petite-nièce de Louis XVI ! Napoléon, après avoir hésité, choisit de s'unir avec la descendante des Habsbourg.

N'est-ce pas le moyen d'être admis dans la grande famille des rois légitimes et de ne plus être méprisé tel un « Robespierre à cheval », un « usurpateur » ?

« J'ai essayé de marier les idées de mon siècle avec les préjugés des Goths », dira plus tard Napoléon à Metternich. Et il est fasciné par son destin, qui lie un Buonaparte à une Habsbourg.

Le 23 février 1810, le contrat de mariage signé, il écrit sa première lettre à Marie-Louise.

« Ma cousine, les brillantes qualités qui distinguent votre personne nous ont inspiré le désir de la servir et honorer. En nous adressant à l'Empereur, votre père, pour le prier de nous confier le bonheur de Votre Altesse Impériale, pouvons-nous espérer qu'elle agréera les sentiments qui nous portent à cette démarche ? Pouvons-nous nous flatter qu'elle ne sera pas déterminée uniquement par le devoir d'obéissance à ses parents ? Pour peu que les sentiments de Votre Altesse Impériale aient de la partialité pour nous, nous voulons les cultiver avec tant de soin et prendre à tâche si constamment de lui complaire en tout que nous nous flattons de réussir à lui être agréable un jour. »

Il y a loin de cette lettre à celle écrite quatorze années avant, le 15 juin 1796, par Bonaparte, général en chef victorieux en Italie, à Joséphine. « Ma vie est un cauchemar perpétuel. Un pressentiment funeste m'empêche de respirer. Je ne vis plus. J'ai perdu plus que la vie, plus que le bonheur, plus que le repos, je suis presque sans espoir. Je t'expédie un courrier. Il ne restera que quatre heures à Paris et puis m'apportera ta réponse. Ecris-moi dix pages, cela peut me consoler un peu. »

Il se souvient de cette passion et il ne peut, dans les lettres qu'il adresse à Marie-Louise, se contenter des formules empesées de l'étiquette. Il est satisfait de ce mariage politique et il a depuis longtemps tissé des liens entre sa famille et les dynasties régnantes. Sa soeur Pauline est devenue une Borghèse. Son frère Jérôme est roi de Westphalie. Napoléon est fier d'être devenu le « frère » et le « cousin » des princes et des rois. Son mariage couronne cette politique de « normalisation » monarchique.

« Je suis désormais le neveu de Louis XVI, mon pauvre oncle, murmure-t-il. Les principaux moyens dont se servaient les Anglais pour rallumer la guerre sur le continent étaient de supposer qu'il était dans mes intentions de détrôner les dynasties. »

Il s'imagine accepté par les cours européennes.

Mais il reste en lui quelque chose de la fougue du jeune général qui transgresse les conventions, n'attend pas le mariage officiel pour, dès leur première rencontre à Compiègne, passer une première nuit avec Marie-Louise.

Il est le bedonnant mais glorieux quadragénaire, conquis par cette princesse, une vierge de 19 ans, « bonne, naïve et fraîche comme une rose ». Il veut séduire celle qu'il appelle déjà « mio bene », « dolce amore ».

Il passe deux jours avec elle à Compiègne, se fait servir à déjeuner dans la chambre. Il lit l'étonnement un peu sarcastique sur le visage de ses proches, de Pauline Borghèse.

« Il m'arrive une femme jeune, belle, agréable, dit-il. Ne m'est-il donc pas permis d'en témoigner quelque joie ? Ne puis-je sans encourir le blâme lui consacrer quelques instants ? Ne m'est-il donc pas permis, à moi aussi, de me livrer à quelques moments de bonheur ? »

En fait, il vivra vingt-sept mois dans ce « piège conjugal ». Il délaissera les affaires d'Espagne, cette plaie au flanc de l'Empire. Il laissera flotter les rênes du pouvoir. Et la naissance de son fils, le 20 mars 1811, le plongera dans l'euphorie. Ce fils sera l'héritier, le « roi de Rome ».

Illusion. Il a oublié ce « maître qui n'a pas d'entrailles : la nature des choses ». La coalition se reforme. La neige russe engloutit la Grande Armée. Les patriotes se soulèvent dans chaque nation. Napoléon est vaincu. Marie-Louise l'abandonne en 1814. Et l'épisode des Cent-Jours n'y changera rien. Elle a rejoint son monde, celui de Schönbrunn, avec son fils devenu le duc de Reichstadt. Napoléon ne les reverra plus.

En 1791, le jeune lieutenant Bonaparte, en garnison à Auxonne, écrivait, dans un Dialogue sur l'amour : « L'amour est nuisible à la société, au bonheur individuel des hommes, c'est une maladie, un délire. » A Sainte-Hélène, l'empereur déchu et prisonnier dit, comme en écho : « Je fus jadis amoureux... Je crois que l'amour fait plus de mal que de bien et que ce serait un bienfait d'une divinité protectrice que de nous en défaire et d'en délivrer les hommes. »

Napoléon et les femmes

Par MAX GALLO de L'ACADÉMIE FRANÇAISE

29/08/2008 - Le Figaro

PORTRAITS : Joséphine, Eléonore de La Plaigne, Marie Waleska et Marie Louise.


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