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A la fin du XIXe siècle, tandis que la science se propose de protéger la société de futurs assassins en les neutralisant à titre préventif après avoir détecté leur prédisposition supposée à commettre un crime, Jules Demolliens, chroniqueur du Journal amusant, imagine, ton moqueur à l’appui, le procès expéditif réservé à l’accusé, coupable quoi qu’il advienne...

 

Un docteur, pas en droit, en médecine, vient d’imaginer une nouvelle catégorie de coupables : les futurs assassins. Nous avions déjà les délits et les quasi-délits, nous aurons maintenant les crimes et les quasi-crimes. Le futur assassin, comme son titre l’indique, est un homme qui n’a pas encore assassiné, mais qui assassinera tôt ou tard.


Comment empêcher le futur assassinat ? Parbleu ! en arrêtant le futur assassin ! Il y a de ces vérités limpides qu’on s’étonne de n’avoir pas saisies plus tôt. En effet, comme le dit très judicieusement le docteur en question, si on arrêtait préventivement tous les assassins futurs, nous n’aurions plus d’assassinats à déplorer. Maintenant, à quel signe reconnaîtra-t-on le futur criminel ?

 

Le crime et la répression
Le crime et la répression

C’est très simple : Les médecins, dit le docteur, devraient mettre à profit « leurs connaissances nouvelles sur les causes prédisposantes et déterminantes de la maladie de tuer, pour faire la prophylaxie du crime, pour empêcher les individus nés méchants de devenir assassins. La belle affaire que de discutailler (peu gentil, ce terme-là, pour les confrères) sur leur plus ou moins de libre arbitre, quand le sang a coulé ! ENFERMEZ-LES AVANT. Vous arrivez trop tard avec toute votre science, et votre bon diagnostic aurait dû s’exercer plus tôt ! »


Et voilà ! Le bon diagnostic scientifique, toujours infaillible, suffira. Quant à la peine, elle est tout indiquée, c’est la réclusion perpétuelle. Le futur crime sera plus sévèrement puni que le crime la plupart du temps. Pas même la perspective d’un voyage à la Nouvelle ! Mais quelle belle société choisie nous aurons ensuite ! Car tout le monde pourra se livrer à ce travail d’assainissement.


Les braves gens qui ont l’habitude de dire en parlant d’un de leurs voisins : « Ce garçon a une tête qui ne me revient pas ! » ne s’en tiendront plus à ce propos vague et inoffensif ; ils dénonceront bel et bien ledit voisin au commissaire de police comme coupable de futur assassinat. Et un matin, un agent de la sûreté arrêtera le futur assassin et le traînera chez le juge d’instruction. Celui-ci apprendra au futur criminel de quoi il est accusé.


– Vous étiez, dira-t-il sévèrement, sur le point d’assassiner quelqu’un !


– Qui cela ? s’écriera l’incarcéré ahuri.


– N’importe qui !... Vous êtes un futur assassin, tous les témoins l’attestent.


La porte s’ouvre, et un prince de la science fait son entrée.


– Monsieur le docteur, voici l’individu... il a bien mauvais air, n’est-ce pas ?


– Il sue le crime par tous les pores !


– Ah ! dites donc, vous, la loi ! s’écrie l’inculpé, je n’ai jamais fait de mal à une mouche, vous saurez ça !


– Parbleu ! parce que nous arrivons à temps pour vous empêcher de suivre la carrière du crime à laquelle vous êtes destiné... Il faut vous renfermer pendant que vous êtes inoffensif.


Et le futur criminel passera aussitôt en jugement pour rendre compte de son futur crime à la société. L’interrogatoire sera bref.


– Accusé, dira le président, vous êtes convaincu d’assassinat futur ! Je ne vous demande pas ce que vous avez à dire pour votre défense, notre conviction est faite : nous n’avons pas de temps à perdre.


Le ministère public prendra alors la parole ; sa péroraison sera surtout remarquable.


– Oui, j’en ai ’a conviction, messieurs les jurés, vous condamnerez impitoyablement ce misérable ! Le voyez-vous d’ici dans un avenir plus ou moins lointain joncher le sol de victimes ! Examinez l’assassin futur avec sa figure béate d’innocent !... Hypocrisie des hypocrisies ! Cet homme, si on le laisse l’aire, portera la désolation parmi ses semblables !... Il assassinera peut-être sa belle-mère, peut-être le premier venu ! Peut-être vous-mêmes qui m’écoutez ! Ah ! vous ne le souffrirez pas !


Le futur assassin est condamné au maximum. Il n’y a rien d’amusant comme la science sérieuse.

 

Détection précoce de la délinquance : on y songeait au XIXe siècle
(D’après « Le Journal amusant », paru en 1892)
Publié le jeudi 1er septembre 2011, par LA RÉDACTION
http://www.france-pittoresque.com/spip.php?article4626

 

 

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