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http://ecx.images-amazon.com/images/I/41V9V1DCYWL._SL500_AA300_.jpgDocument 16/01/2013 - « C'est étrange, il me semble que les touristes qui regagnent leurs véhicules m'observent comme si, soudain, une veste rayée recouvrait mes épaules, comme si mes galoches écrasaient encore les cailloux du chemin. »


Quarante ans après sa déportation dans le camp de concentration de Natzweiler-Struthof, Boris Pahor, mêlé à la foule anonyme des touristes, revient sur les lieux de son martyre. Son récit convoque, avec pudeur et humanité, des souvenirs déchirants. Au-delà du témoignage, ce livre est aussi un hymne à l'espérance.

Écrivain slovène, Boris Pahor vit à Trieste où il est né en 1913. Arrêté par les nazis, il a successivement été interné dans les camps de Natzweiler-Struthof, Dora, Dachau, Harzungen et Bergen-Belsen. Pèlerin parmi les ombres est son premier livre traduit en français (La Table Ronde, 1990). La Slovénie l'a proposé à deux reprises pour le prix Nobel et, en France, il a été fait chevalier de la Légion d'honneur ainsi que commandeur des Arts et des Lettres.

Nécropole est un livre magistral [...], un témoignage sur le mal absolu.»


CLAUDIO MAGRIS.


  • Les courts extraits de livres : 16/01/2013

 

Dimanche après-midi; la route goudronnée qui monte, lisse et tortueuse dans les montagnes, n'est pas aussi solitaire que je le voudrais. Des voitures me doublent, d'autres rentrent à Schirmek, dans la vallée, et la circulation entrave le recueillement que j'espérais trouver. Je sais bien que moi aussi je participe avec mon véhicule à la procession motorisée, mais je me figure que si j'étais seul, ma présence, parce que je suis un vieux familier de cette atmosphère, ne modifierait en rien l'image qui repose au fond de moi, intacte, depuis la fin de la guerre. Un malaise confus s'éveille en moi, une résistance due au fait que ces montagnes qui sont partie intégrante de notre monde intérieur sont maintenant ouvertes et mises à nu; à cette répugnance se mêle un sentiment de jalousie, non seulement parce que des yeux étrangers se promènent en ces lieux qui furent témoins de notre captivité anonyme mais parce que les regards des touristes ne pourront jamais (j'en ai l'intime conviction) se représenter l'abjection qui frappa notre foi en la dignité et en la liberté de l'homme. Mais en même temps, eh oui, venant d'on ne sait où, une modeste satisfaction, inattendue et un peu inopportune, s'insinue en moi, celle de savoir que les Vosges ne sont plus le domaine secret d'une mort solitaire et lente mais qu'elles attirent les foules nombreuses qui, bien que manquant d'imagination, n'en sont pas moins prêtes à compatir au destin incompréhensible de leurs fils disparus.


Certes, cette ascension des versants lointains évoque le zèle des pèlerins gravissant les pentes raides des lieux saints. Cependant, ce pèlerinage n'a rien de commun avec ces dévotions que Trubar, le protestant, combattit avec ardeur, lui qui souhaitait que les Slovènes atteignissent à un renouveau intérieur au lieu de se disperser et de s'éparpiller dans des rites multiples et superficiels. On afflue de tous les pays d'Europe sur ces terrasses de montagne où la méchanceté humaine, marquant la mort du sceau de l'éternité, a triomphé de la souffrance humaine. Ce n'est pas la sublimation miraculeuse de leurs désirs qui attire les pèlerins d'aujourd'hui ; ils viennent ici fouler un sol véritablement sacré et s'incliner devant les cendres de leurs semblables dont la présence muette marque dans la conscience populaire une borne inamovible de l'histoire humaine.

Dans ces virages étroits, je ne songe guère au roulis du camion transportant, de l'endroit qui s'appelait alors Markich, une caisse remplie de nos premiers morts et sur laquelle j'étais assis sans connaître son funeste contenu ; le souffle glacé qui montait de la neige paralysait vraisemblablement la moindre pensée qui se serait faufilée jusqu'à la conscience. Non, je ne veux pas penser à ces images qui sont en moi, embrouillées et froncées comme une grappe sèche de raisins gâtés et moisis. Je regarde le goudron lisse qui défile devant le pare-brise de ma voiture tout en regrettant la vieille route défoncée qui me restituerait plus authentiquement l'atmosphère du passé ; ce qui n'exclut évidemment pas l'égoïsme de l'automobiliste comblé qui s'est habitué au plaisir de la vitesse. En même temps, j'essaie de trouver en Slovénie une route de montagne qui pourrait être comparée à ce parcours tortueux entre Schirmek et Struthof. J'ai bien pensé aux lacets de Vrsic ; mais là-bas, la vue s'ouvre sur un extraordinaire amphithéâtre de sommets rocheux qui n'existent pas ici. Cette route des Vosges est peut-être plus proche de la route tortueuse qui monte de Kobarid à Vrsno. Là-bas, comme ici, la forêt laisse place à un monde ouvert à proximité duquel il y a une vallée profondément encaissée et, surtout, il n'y a pas de rochers, et le paysage se modifie sans cesse; des rondeurs forestières, on passe aux pièces herbeuses ondulantes que la masse sombre des arbres rejoint en bas. Mais je ne sais plus s'il y a des sapins sur les pentes de Vrsno, comme ici. Probablement que non.

 

Pèlerin parmi les ombres

Auteur : Boris Pahor

Traducteur : Andrée Lück-Gaye

Date de saisie : 16/01/2013

Genre : Biographies, mémoires, correspondances...

Editeur : Table ronde, Paris, France

Collection : La petite Vermillon, n° 53

 

 

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/3/34/Jean_Morzadec_photographi%C3%A9_par_Oleksandra_Yaromova.jpg/220px-Jean_Morzadec_photographi%C3%A9_par_Oleksandra_Yaromova.jpgLechoixdeslibraires.com a été créé par Jean Morzadec et son équipe, afin de rendre hommage à la compétence des libraires, qui sont les ambassadeurs du livre.

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Jean Morzadec a travaillé plus de trente ans à France Inter, dont il fut directeur des programmes de 1999 à 2005, sous la présidence de Jean-Marie Cavada. Il se consacre aujourd’hui, avec passion, au développement de sites culturels dédiés particulièrement à l’amour des livres.

 


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