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Avertissement : des scènes, des propos ou des images peuvent heurter la sensibilité des spectateurs

Marina, la trentaine, est psychologue pour enfants. Mais elle se cherche encore, dans son travail comme dans son couple. A l’issue d’une journée d’errance, elle se fait agresser par des policiers. Elle n’a dès lors plus qu’une obsession, se venger. Ses armes ne seront pas celles que l’on croit…

 

Sur une route nationale, une fille en minijupe descend d'un camion. Deux flics la repèrent. "Suceuse en vue", dit le passager. Le regard vide, son acolyte lui répond par une petite comptine en allitérations sur le thème de "la suceuse". La fille les voit foncer sur elle, s'enfuit dans les bois. Les policiers la suivent, l'un d'eux sort de la voiture, la poursuit. Elle trébuche, se relève, il la rattrape, la plaque à terre. Elle hurle, l'insulte, il l'immobilise, la bâillonne. Cut.

 

Sur une terrasse, une femme et deux hommes ont entendu des cris. Ils rentrent se réchauffer. Retour à la première scène : le conducteur vide le sac de la fille, empoche ses billets. Hors champ, son collègue la viole. La caméra ne revient sur la jeune femme, enveloppe de chair meurtrie gisant à même l'asphalte, qu'une fois les agresseurs disparus.

Cette séquence d'ouverture vous noue le ventre d'entrée, sans rien montrer pourtant de l'horreur qui a lieu. Premier long métrage d'Anguelina Nikonova, réalisatrice russe formée à New York, Portrait au crépuscule se déroule dans une Russie postsoviétique paralysée par une bureaucratie corrompue, dans laquelle les rapports humains apparaissent gangrenés par l'argent et l'utilitarisme. Le viol fondateur vaut autant pour lui-même que comme évocation de l'anomie qui règne dans la Russie d'aujourd'hui. Plus largement, il interroge le spectateur sur un certain état de déliquescence des rapports humains qui touche les sociétés capitalistes contemporaines. Qui a peut-être même toujours existé.


Le propos, autrement dit, n'est pas sociologique - ou pas seulement. Porté par Olga Dykhhovichnaya, son actrice principale (par ailleurs initiatrice et coscénariste du film), qui conjugue une noirceur terrible et une luminosité radieuse, il est d'ordre métaphysique. Dès les premiers plans, en jouant sur le nuancier d'une lumière naturelle à dominante gris-bleu, la cinéaste crée une atmosphère glaciale et morose, qui imprègne tout son film. Ses plans larges, tournés caméra à l'épaule, une utilisation subtile des flous, produisent une distanciation salvatrice qui arrache le film au naturalisme.


La femme qu'on suit n'est pas la prostituée de la scène d'ouverture mais Marina, celle qui a entendu ses cris depuis sa terrasse sans réagir. On la retrouve dans une chambre minable avec un amant qui ne l'est pas moins. Marina est belle, élégante, elle est mariée à un businessman, exerce la profession moralement gratifiante d'assistante sociale. Comme lui dira une amie, elle "a tout". Le bel édifice de sa vie n'en est pas moins fragile et il suffit qu'elle se casse un talon pour le voir s'effondrer. Incapable de marcher normalement, elle subit à la suite de ce tout petit accident une cascade de déconvenues qui la conduisent, au bout de quelques heures, sur la banquette arrière d'une voiture de flics, violée à son tour.


Au cours de cette descente aux enfers, elle croise une série de personnages qui auraient pu lui prêter main-forte. Au lieu de cela, ils l'enfoncent un peu plus, chacun à sa manière - qui par lâcheté, qui par pingrerie, qui par flemme, qui par pure sauvagerie, qui par perversité. Un peu trop monstrueuse pour être crédible, un peu trop uniformément moche, cette galerie de portraits, et la vision du monde qu'elle semble soutenir, a de quoi rebuter. Mais c'est une fausse piste. Le rapport au réel que cultive la cinéaste n'est pas étranger à celui de Pasolini dans Théorème, ou même dans Salo ou les 120 journées de Sodome. A la fois physique, rêvé, symbolique. Dansant sur une corde raide.


Le viol de Marina déclenche en elle une révolution. Du jour au lendemain, elle renonce au confort de sa vie et aux couches de mensonge qui le conditionnaient, cesse de jouer le jeu social dans lequel elle était passée maîtresse. Elle révèle une face dure, impitoyablement lucide, y compris envers les enfants dont elle s'occupe : "A quoi bon leur faire comprendre qu'on les traite mal chez eux ?, demande-t-elle en substance. Pour en faire des neurasthéniques dépourvus de confiance en eux, qui vont rater leur vie... Si je ne fais rien au contraire ils deviendront des monstres parfaitement normaux, comme leurs parents..."


Le film devient passionnant quand Marina, partie pour se faire vengeance elle-même, retrouve son bourreau. Aussi troublante qu'inattendue, la direction qu'elle prend alors - sur laquelle il est impossible de s'étendre sous peine de trahir le film - a des accents de parabole biblique. Entraînant son personnage sur un terrain nouveau, révolutionnaire, quasi mystique, Anguelina Nikonova distille un indicible malaise. Ce sentiment étrange, qui vous poursuit après la fin de la projection, est le signe de sa réussite artistique.

 

"Portrait au crépuscule" : le viol ou la violence du pouvoir

Critique | LEMONDE | 21.02.12 | 15h07

 

 

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Extrait vidéo Portrait au crépuscule - Portrait au ...

allocine.fr27 janv. 2012 - 3 mn
Voir Portrait au crépuscule, un film de Angelina Nikonova avec Olga Dihovichnaya, Sergueï Borissov.
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Bande-annonce Portrait au crépuscule - Portrait au ...

allocine.fr25 janv. 2012 - 1 mn
Voir Portrait au crépuscule, un film de Angelina Nikonova avec Olga Dihovichnaya, Sergueï Borissov.

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