http://scenedecrime.blogs.com/photos/uncategorized/guillaume_seznec.jpgArchive de presse 2007 - Et si Guillaume Seznec était coupable ? S'il n'était pas l'innocente victime d'une tragique erreur judiciaire qui le condamna à casser des cailloux sous le soleil dur de l'île Royale à Saint-Laurent-du-Maroni ? Et si l'affaire Seznec n'était pas celle qu'on nous conte depuis quatre-vingt-deux ans ? Le 11 avril, la commission de révision, saisie par la chancellerie, dira si le verdict, en novembre 1924, de la cour d'assises de Quimper doit être révisé, afin de « décharger » la mémoire de Guillaume Seznec. Une décision historique à deux égards : c'est la chancellerie qui a présenté, en 2001, cette requête, et le parquet général s'est prononcé, le 24 janvier - c'est une première -, en faveur de la révision. Des éléments qui fondent l'espoir d'un homme, 57 ans, le visage las, les nerfs à vif, Denis Le Her-Seznec. Le petit-fils du bagnard se bat pour réhabiliter la mémoire de celui qu'il croit innocent. Un combat auquel sa vie est vouée, traquant sans répit la preuve, la preuve parfaite, celle qui enfin ferait tout basculer, celle qui laverait son nom et la mémoire de son aïeul. La preuve d'une innocence qu'il aura été en quatre-vingt-deux ans impossible à établir.


A peine le verdict rendu, la Bretagne d'abord, la France tout entière s'embrasent pour ce crime sans cadavre, cette condamnation sans aveu, convaincues de l'innocence du condamné, qui, ne se pourvoyant pas en cassation, embarque le 7 avril 1927 pour le bagne de Guyane. Depuis lors, l'histoire Seznec passionne. « Nul n'est sorti de mon procès avec une apaisante certitude », confiera le bagnard, et il est vrai que, dans cette com- plexe affaire, les certitudes vacillent.


Trois documents, inédits, méritent pourtant, à quelques jours de la décision de la commission de révision, d'être relus. Trois documents auxquels la presse s'est rarement intéressée. Trois documents qui ébrèchent la thèse de l'innocence de Guillaume Seznec.


Le premier, obtenu par Le Point, est le réquisitoire définitif du procureur Guillot. Un document à charge qui accable Seznec. Le deuxième document, ce sont les sept pages de l'enquête que mena Jean Pouliquen, le notaire, au lendemain de la mystérieuse disparition de son beau-frère, Pierre Quemeneur, qui tarde à rentrer d'un voyage vers Paris, entamé à l'aube du 25 mai 1923, en compagnie du maître de scierie Guillaume Seznec. Certes, ces pages sont à charge et n'ont pas de valeur juridique, mais leur intérêt est incontestable. Ce document fut donné à un historien amateur, journaliste breton, Bernez Rouz. Celui-ci se passionne pour l'affaire et obtient l'autorisation, jamais donnée encore, de lire le dossier d'instruction, sous la surveillance constante d'une greffière. Un volumineux dossier, archivé - sous la forme d'une copie, l'original étant entre les mains de la commission de révision depuis quatre ans - au tribunal de Quimper. Et non mystérieusement parti en flammes dans l'incendie du parlement de Bretagne à Rennes, comme il fut dit parfois. « Ce travail d'enquête à partir de pièces originales est une première, confie l'historien. J'ai utilisé plusieurs documents qui apportent un éclairage nouveau. Il est bien entendu possible que quelques pièces aient pu être mal photocopiées ou manquent à ce dossier. » De ces lectures studieuses Bernez Rouz fait un livre, « L'affaire Quemeneur/Seznec. Enquête sur un mystère » (éditions Apogée). Un livre passionnant publié la semaine dernière. Bernez Rouz dresse un constat : « Le dossier est propre, le travail des enquêteurs a été bien fait, l'instruction fut menée à charge et à décharge. On ressort de cette lecture persuadé que Seznec est coupable. Il a refusé d'admettre des faits même avérés. Pris dans la nasse de ses mensonges, de ses rétractations, de ses approximations, de son mutisme, il n'a fait que s'enfoncer. » Rouz met sérieusement à mal le dogme d'une instruction partisane, orchestrée par des policiers véreux, s'acharnant sur un pauvre payson breton, au visage buriné et au silence fier. Rouz ne s'arrête toutefois pas là. Il pointe également des hypothèses volontairement écartées par l'instruction. Du matériau dont on forge le doute et dont on alimente le mystère que recèle cette exceptionnelle histoire.


La Cadillac en gage


L'affaire Seznec commence dans les années 20. Dans l'immédiat après-guerre, celle de 14-18, qui laisse la Bretagne éprouvée, Pierre Quemeneur est un petit notable local. Conseiller général de Sizun, son canton, il a fait fortune dans divers commerces ( voir encadré ) et flaire le filon : le négoce des stocks américains laissés autour de Brest. Des voitures, mais également des pièces détachées. Pierre Quemeneur partage ce sens avisé du négoce avec son ami Guillaume Seznec, maître de scierie, père de quatre enfants, époux fidèle de Marie-Jeanne ( voir encadré ). « Nous étions fort intimes », dira cette dernière aux enquêteurs. Le 25 octobre 1922, Quemeneur prête 15 000 francs à Seznec, « qui a connu en 1921 quelques déboires financiers, en perdant quatre procédures contre les assurances », écrit Bernez Rouz. Le conseiller général prend la fameuse Cadillac de Seznec en gage. Alors qu'il le sait endetté, Quemeneur lui propose pourtant d'acheter quelques mois plus tard son manoir, Traou Nez, jolie maison sur les rives du Trieux, entourée de 90 hectares de bois. Le 19 avril 1923, les époux Seznec la visitent. « Nous n'étions pas d'accord sur le prix », confiera Seznec.


Quemeneur et Seznec décident de « s'entendre pour les affaires d'automobiles » et d'aller à Paris. Sur le Champ-de-Mars, en effet, s'exposent, s'achètent et se vendent les belles américaines. Le notaire Pouliquen met en garde Quemeneur, lui rappelant que son associé Seznec ne paraît pas solvable. N'a-t-il pas dû lui prêter de l'argent et prendre la Cadillac en gage ? Quemeneur s'en fiche. Les deux associés se rendent en Panhard, le 22 mai, à Brest, où ils se mettent en quête de liquidités, dont ils auront besoin pour aller négocier les voitures. Seznec tente de vendre ses dollars or. Quemeneur, lui, téléphone à son beau-frère Pouliquen pour lui réclamer 150 000 francs. « Quemeneur avait prêté de l'argent à mon beau-père pour qu'il achète son étude de Pont-l'Abbé », se souvient encore Françoise, sa belle-fille. Pouliquen ne dispose pas de la somme, mais promet 60 000 francs. En fin de journée, les associés se retrouvent à la terrasse de l'hôtel des Voyageurs. Seznec dira qu'ils conclurent alors la vente de la propriété de Traou Nez. Quemeneur lui aurait présenté une promesse de vente, tapée à la machine.


Un cric jamais retrouvé


Quemeneur expédie un second télégramme à son beau-frère, le priant de lui envoyer un chèque barré à la Société générale à Paris. Pourquoi Paris ? Parce que c'est là que, le lendemain, Quemeneur et Seznec iront au marché de voitures et le conseiller général veut du liquide. Pouliquen s'exécute et lui précise n'avoir pas barré le chèque pour qu'il puisse le toucher plus facilement « comme tu n'es pas connu à Paris ». Le 25 mai, à 5 heures du matin, Quemeneur et Seznec se mettent en route. Crevaisons à répétition. Réparations. Engueulades. Arrêt à Dreux après des heures de conduite pénible. Vers 20 heures, ils repartent. Seznec dira : « Nous avons eu l'impression très nette que la voiture n'était pas en état d'arriver à Paris. » Ils seraient alors rentrés à Dreux pour y dîner. Ils repartent, font demi-tour à la gare de Houdan, cognent une barrière. Le chef de gare, accouru, témoignera de leurs disputes. Il est vrai que la fameuse Cadillac est faiblarde. A 5 heures, Seznec tombe en panne sèche à La Queue-les-Yvelines. Il est seul à bord. On ne reverra plus jamais Pierre Quemeneur.


Seznec, qui est alors à 46 kilomètres de Paris - but du périple -, à bord d'une voiture défaillante, décide de rentrer à Morlaix, où il arrive le 28 mai vers 3 heures du matin. Seznec active la chaudière de la scierie et fait vider les cendres dans la rivière. Les 1er et 2 juin, Seznec se rend à Paris en train. Son avocat parisien témoignera d'un rendez-vous.


Or, le 2 juin, un inconnu se présente à la Société générale de Paris et réclame le chèque envoyé par Pouliquen. L'employé, se trompant, rétorque qu'il n'est pas arrivé. « Aucun témoignage ne permet d'affirmer que Seznec soit cet inconnu », est-il écrit dans le réquisitoire. En effet. Mais qui d'autre que lui le sait ? Pouliquen, le notaire endetté. Il prouvera qu'il était ce jour-là à son étude de Pont-l'Abbé par trois actes signés ce jour, vérifiés sur perquisition. Le plus surprenant, un détail dont on parle peu du côté des partisans de l'erreur judiciaire, c'est que lorsque Seznec fut pressé par les enquêteurs de donner l'adresse de son interlocuteur à Paris, le dénommé Gherdi, il répond : 6, boulevard Malesherbes. Cette adresse - coïncidence - est celle de la banque, où un chèque de 60 000 francs attend preneur.


Gherdi est un personnage important de l'affaire. Lorsque Seznec dit aux policiers que c'est avec un certain Gherdi que lui et son associé avaient rendez-vous à Paris, ceux-ci l'accusent de mentir. Le procureur ira jusqu'à clamer que ce « personnage est une pure création de de l'imagination » du suspect. Pourquoi ne pas avoir cherché à vérifier ce point ? Car Gherdi existe bel et bien. Boudjema Gherdi, né en Algérie, ancien engagé volontaire dans le camp américain de Romorantin, est, « en 1921, commerçant de pièces détachées provenant des stocks américains au 17, rue Brochant, à Paris ». L'épouse Seznec le retrouve et introduit une requête en révision, le 6 avril 1926. La commission admet que le fait est nouveau. Seulement, Gherdi niera connaître Seznec, niera être en affaires avec Quemeneur. Exit Gherdi. Les défenseurs de Seznec n'ont pas tort de considérer que le procédé est étrangement négligent.


Le 13 juin, la famille Quemeneur reçoit un télégramme, posté du Havre à 16 h 35, qui dit : « Ne rentrerai à Landerneau que dans quelques jours, tout va pour le mieux. Quemeneur. » Jean Pouliquen tique. Jamais son beau-frère n'a signé ses télégrammes de son nom de famille. Le 20 juin, coup de théâtre, on découvre en gare du Havre la valise de Quemeneur. Elle est tachée de boue et de sable, et contient, outre le portefeuille vidé de son contenu, « un carnet de notes en toile cirée noire, dont l'écriture est parfois délavée ». Et la promesse de vente qui cède Traou Nez à Guillaume Seznec. Le carnet de notes intrigue Achille Vidal, commissaire parisien, responsable de l'enquête. Car y sont annotées des dépenses, 11,40 francs et 31,75 francs de billets de train Dreux-Paris et Paris-Le Havre. Des indications qui corroborent l'idée que Quemeneur, quittant Seznec à Dreux, aurait pris le train pour Paris. Seul et bien vivant. Sauf que les 11,40 francs ne correspondent pas au prix d'un billet Dreux-Paris. Le commissaire Vidal organise alors une reconstitution à Houdan comme à Dreux (reconstitution contestée quelques années plus tard, car la nuit de la mystérieuse disparition, la France, pour la première fois, passe à l'heure d'été). Seznec confond Houdan et Dreux, se contredit, puis affirme que Quemeneur a en fait pris le train à Houdan. « A l'heure où l'automobile stoppa dans la cour, le dernier train de la nuit est passé », note le procureur. Le suivant, l'express 464, part à 3 h 40. Qu'aurait donc fait Quemeneur entre 21 heures et 3 h 40 ? Aucun hôtel de Houdan ne l'enregistre, aucun témoin ne le voit errer, aucun employé de la gare ne se souvient de lui. Et, cette nuit-là, « la gelée blanche » couvre Houdan. Le commissaire Vidal questionne Seznec. « ll a peut-être rencontré une gonzesse avec qui il a pu aller coucher », répond celui-ci. Sur la Cadillac, on ne retrouve pas le cric de 15 kilos. On ne le retrouvera jamais.


Deux éléments décisifs


Huit mois d'enquête, 507 notices d'instruction, sous la responsabilité du magistrat instructeur Campion. Deux équipes d'enquêteurs, sous les ordres l'une du commissaire Vidal de la Surêté générale à Paris, l'autre du commissaire Cunat, 13e brigade de Rennes. 154 témoins sont auditionnés, les relevés météorologiques de toutes les nuits enregistrés, les horaires de trains de tous les parcours vérifiés, on ratisse Houdan, Dreux, Morlaix, Le Havre, Paris. On reconstitue les consommations d'essence, comparant les bidons achetés par Seznec aux kilomètres parcourus.


Deux éléments sont décisifs : Seznec pouvait-il avoir, le 12 juin, au Havre, posté le télégramme rassurant la famille Quemeneur ? Qui a tapé la promesse de vente du manoir de Traou Nez ? Seznec affirme que Quemeneur lui a cédé Traou Nez à la terrasse de l'hôtel de Brest. Qu'il lui aurait versé 4 040 dollars or ( « 15,04 francs le dollar or en mai 1923 », précise Bernez Rouz) et promis 35 000 francs. 95 000 francs au total, un prix avantageux mais pas anormal. Seulement Seznec n'a pas ces liquidités. Espérait-il vendre la Cadillac à Paris le lendemain pour rembourser Quemeneur et payer son solde ? Se seraient-ils alors disputés le lendemain à Houdan, constatant que sa voiture agonise, qu'ils ne pourront pas faire leurs affaires parisiennes ?


Le mystère de la machine à écrire, sur laquelle fut tapée la promesse de vente, dont Seznec livre le double aux policiers, agite les esprits depuis des décennies. Et aujourd'hui, une nouvelle expertise est en cours d'étude par la commission de révision. « Un élément considérable, dit Yves Baudelot, avocat de Denis Le Her-Seznec, car l'expertise prouve que la promesse de vente eut deux scripteurs. » Ce qui démontrerait que, si c'est un faux, Seznec ne peut en être le seul auteur. Le 6 juillet 1923, le commissaire Cunat et quatre inspecteurs se rendent « pour une visite domiciliaire » chez Seznec. Contrairement à ce que disent les partisans de Seznec, il ne s'agit pas de la énième infructueuse perquisition. Ce n'est que la deuxième perquisition. La première n'avait concerné que la maison et le garage. Celle-ci s'intéresse à « la machinerie de l'usine », précise le dossier d'instruction. Dans la chaufferie, les inspecteurs Chelin et Thomas trouvent, « derrière un tableau de distribution électrique, enveloppée dans un vieux papier en toile de sac, la machine ». Marie-Jeanne Seznec déclare ne l'avoir jamais vue. Les experts affirment que c'est sur cette machine, une Royal n° 10.434.080, que fut tapée la promesse de vente. Seznec nie l'avoir tapée, reconnaît un temps l'avoir signée, puis niera. Des témoins affirmeront que cette machine, achetée dans le magasin Chenouard du Havre, fut acquise par un individu ressemblant à Seznec. Plus tard, ils nieront. D'autres témoins diront avoir vu Seznec dans le train, comme dans le village de Plouaret, le 14 juin, portant un gros paquet. Seznec crie à la machination.

C'est là qu'intervient un personnage tristement célèbre : l'inspecteur Pierre Bonny, 28 ans en juin 1923. Les défenseurs de Seznec disent que c'est lui, responsable de l'enquête, qui aurait caché la machine à écrire chez Seznec, fabriquant une preuve. Bonny n'est pas responsable de l'enquête, il est alors secrétaire-greffier, sous les ordres du commissaire parisien Vidal. Bonny, condamné à mort à la Libération, fusillé en décembre 1944, fut un collaborateur au sein de la Gestapo. Ce qui permettra à Jean-Denis Bredin, avocat du petit-fils Seznec, de dire « que la simple présence de Bonny dans l'enquête » justifierait en soi une révision. Cette phrase étonne. Car si ce policier tortura vingt ans plus tard des résistants, cela prouve-t-il qu'il aurait, vingt ans plus tôt, chargé Seznec ( voir l'interview de Michel Pierre ) ?


Seznec peut s'innocenter facilement. Il dit que la machine à écrire n'est pas la sienne. Soit. Il doit encore prouver que, les 12 et 13 juin, il n'était pas au Havre pour y envoyer le télégramme. Mais bien dans un hôtel à Saint-Brieuc, comme il le répète aux enquêteurs. Seznec n'arrive pas à se souvenir du nom de l'hôtel où il aurait dormi à Saint-Brieuc. Tous les hôtels tiennent des registres des clients, la police les parcourt, aucune fiche n'indique la présence du maître de scierie. Seznec est arrêté le 1er juillet 1923 et incarcéré à Morlaix. Le 19 août, « le surveillant-chef de la prison intercepte un message caché dans l'anse du panier à linge », écrit Bernez Rouz : « Va donc trouver le père Maingoud, dis-lui que j'aurai passé le 23 mai vers 6 ou 7 heures [...], ensuite va chez le Russe et confie-lui la même chose [...], demande à Métais l'adresse de Roussel, fais-le appeler, il avait vu Quemeneur, il aurait bu deux verres, [...] j'espère que tu as trouvé quelqu'un pour dire qu'il m'a vu à Brest le 13 juin. » Guillaume prie sa femme d'organiser des faux témoignages en sa faveur. Tentative désespérée d'un innocent qui sent l'étau se resserrer et se débat pour faire témoigner la vérité ?


Guillaume Seznec sera condamné aux travaux forcés à perpétuité le 4 novembre 1924 après douze jours d'audience. Et, le 7 avril 1927, il embarque pour le bagne de Guyane, dont il ne reviendra que vingt ans plus tard. Sa femme sera morte, sa fille aînée, Marie, entrée au carmel. L'affaire Seznec commence. Un juge de paix, Charles-Victor Hervé, convaincu de l'innocence de Seznec, organise son enquête. Il trouve vite des éléments dont la justice n'a pas voulu tenir compte. Les marins d'un sablier de Pontrieux, la « Marie-Ernestine », diront que, la nuit du 25 mai, celle où disparut Quemeneur, ils entendirent des coups de feu aux alentours du manoir de Traou Nez. Le juge Hervé informe le parquet de Guingamp, qui ne communiquera pas l'information aux jurés d'assises. Un mariage a lieu ce jour-là. Les coups de feu sont-ils l'oeuvre de quelques fêtards avinés ? Ou la piste d'un règlement de comptes familial pour supprimer Quemeneur ? Le juge Hervé entame alors un incessant combat pour obtenir la révision du procès et, dans les années 30, réunit six jurés ayant condamné Seznec qui demandent la révision. L'homme est convaincu, mais en mauvaise santé. En juin 1930, il est interné à l'asile départemental d'aliénés de Rennes : « Atteint d'excitation maniaque, excitation psychique avec loquacité, fuite d'idées », écrit le médecin-chef.


Si l'affaire passionne, c'est qu'elle demeure mystérieuse. Car jamais le corps de Quemeneur ne fut retrouvé. Un crime sans cadavre. Et sans mobile convaincant. Pourquoi Seznec aurait-il voulu tuer Quemeneur ? Coup de colère ? Acheter moins cher Traou Nez ? Pouvait-il être seul ? Les rumeurs les plus folles circuleront. On trouve un crâne, un os. Seznec lui-même, libéré le 14 mai 1947, aura des hallucinations nocturnes, et une foule de badauds, de journalistes, de sourciers emmenée par Jeanne, sa fille, iront fouiller Traou Nez. En vain. Plusieurs personnes diront avoir vu Quemeneur vivant. On le voit à Rennes, on le voit à Paris, parfois au même moment. Certains le saluent, d'autres lui parlent, certains sont myopes, d'autres souffrent d'Alzheimer. Sauf un. Un témoin, François Le Her, receveur de tramway qui affirme avoir parlé en breton à Quemeneur, qu'il connaît pour l'avoir vu trois fois, dans son tramway, le 26 mai vers 18 h 30. Ce témoignage gêne l'instruction. « Un témoin dont la sincérité habituelle n'est pas au-dessus de tout reproche », dira le procureur. Le Her est pourtant interrogé par les policiers, reçu par le magistrat instructeur. Il témoigne aux assises sans convaincre. Il épousera Jeanne Seznec, la fille du bagnard, qui le tuera en juillet 1949. Crime passionnel dont elle fut acquittée. Dans la famille Seznec, un meurtre sans cadavre s'est soldé par le bagne et un autre, avéré, par un acquittement

Et si Seznec était coupable...

Par Jean Laplanche

Publié le 17/01/2007 Le Point

http://www.lepoint.fr/archives/article.php/36849



Pierre Quemeneur


Né en 1877 dans le Finistère. De petite taille, fort affable, il est élu conseiller municipal de Sizun en 1914. Lancé dans le commerce (vin, cidre, bois, charbon), il vend à l'armée française, alors que la première guerre mondiale vient d'éclater, des poteaux de mine, qui servent à consolider les tranchées. Ainsi s'établit sa fortune. Il fait construire le manoir de Ker Abri à Landerneau, où il s'installe, célibataire, avec sa soeur cadette, Jenny. Il achète le domaine de Traou Nez à Plourivo, 90 hectares de bois, dont il confie la gestion à l'un de ses frères, Louis. En 1920, Marianne-Rose, une soeur Quemeneur, épouse Jean Pouliquen, clerc de notaire à Châteaulin. Pierre Quemeneur prêtera 150 000 francs à son beau-frère pour que celui-ci achète une étude à Pont-l'Abbé. En 1919, Pierre Quemeneur fait la connaissance de Guillaume Seznec, avec lequel il se liera d'amitié.

 

Guillaume Seznec


Né en 1878 à Plomodiern (Finistère), il épouse Marie-Jeanne Marc, avec laquelle il fait tourner un commerce de vélos, puis une fabrique de cols et enfin un commerce de « beurre centrifuge de Quimper, oeufs, fruits et primeurs, vins, cidres, fûts et bouteilles » . En 1912, les époux Seznec ouvrent une blanchisserie dans un faubourg de Brest. L'arrivée du contingent américain en 1917 fait la bonne fortune de la blanchisserie, jusqu'en août 1919, où elle périclite. En 1918, Guillaume Seznec achète la propriété de Traor ar Velin et sa scierie. Guillaume Seznec fait également le commerce des stocks américains, notamment des couvertures. Les époux Seznec ont quatre enfants : Marie, Guillaume, Jeanne et Albert. Jeanne est la mère de Denis, 57 ans aujourd'hui, infatigable défenseur de son grand-père

 

 

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