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http://pagesperso-orange.fr/genealegrand/images/gabelous.jpgDocument archives du 01/12/2005 - En 2004, 171 tonnes de cigarettes ont été interceptées par les Douanes, contre 220 tonnes en 2003. Si la course-poursuite entre les trafiquants et les fonctionnaires n'est pas près de s'arréter, elle n'est pas non plus une nouveauté. Depuis longtemps, la contrebande est un sport national, avec des disciplines bien locales.

De six mois à  trois ans de prison ferme. C'est, de nos jours, la sanction prévue pour les trafiquants de cigarettes. Jusqu'à  la Révolution, la contrebande était punie des galères pour les hommes et de bannissement pour les femmes ! Ce " plaisir de frontière ", suivant l'expression de Dominique Roger, auteur de Sur les traces des contrebandiers, varie entre les pays de mer et les zones de montagne. Chaque région a ses pratiques, ses spécialités, son vocabulaire. Mais partout, on fait la différence entre les adeptes de " la grande fraude " organisée et les " pacotilleurs ", qui trafiquent pour eux-mêmes.

Au hit-parade de la contrebande, le tabac et le sel occupent les premières places. Le tabac est introduit en France au milieu du XVIe siècle, d'abord grâce au moine André Thevet, qui importe les premières graines, puis par Jean Nicot, qui le recommande, sous forme de poudre, à  Catherine de Médicis pour soigner les migraines de François II. Produit d'importation, il est soumis à  un droit de douane, en 1629, par Richelieu. Sept ans plus tard les premiers plants sortent des terres de l'actuel Lot-et-Garonne. D'abord affermée à  des particuliers puis à  la seule Compagnie des Indes, la tabaculture devient monopole d'Etat par décret de Colbert en 1674. Une fiscalité contraignante puis, en 1719, une interdiction de cultiver l'herbe à  Nicot partout en France, à  l'exception de la Franche-Comté, de l'Alsace et de la Flandre, favorisent l'apparition d'un marché parallèle.

Autant dire que dans cette Flandre intérieure, entre le nord de la France et la future Belgique, le trafic de tabac devient une tradition dont la pratique se perfectionne au fil des siècles. Dans ce pays aux vastes plaines dénudées, les hommes mettent au point la technique du " chien de corde ". Attaché à  son animal, le contrebandier sème régulièrement ses poursuivants. En général. Mais quand le douanier revient triomphant à  la brigade avec sa prise et une patte du chien, il reçoit une prime de 3 francs, l'équivalent de deux jours de salaire. La tradition perdurera jusque dans l'entre-deux-guerres, période durant laquelle des meutes de dizaines de bêtes transporteront des tonnes de tabac belge non taxé.

Aujourd'hui encore, on peut emprunter dans la vallée de l'Yser " le sentier des fraudeurs ". Dans Sur les traces des contrebandiers, Albert Capoen, figure locale, se rappelle : " Pendant toutes ces années, j'ai passé toutes sortes de marchandises [...] le tabac a longtemps été roi, comme l'alcool, le genièvre pur [...]. Il m'est arrivé de passer des chevaux de trait, des peaux de lapin pour les manteaux, des bas de soie, du grain, des poulets, des fusils de chasse, des porcelets vivants [...]. Etre fraudeur était une manière de faire bouillir la marmite [...] tous les villageois étaient avec nous, les curés en tête. " Albert Capoen se souvient avoir transporté jusqu'à  20 kilos de tabac en une nuit, sur une distance de 50 kilomètres. Il n'a " raccroché " qu'au début des années 1960.

En Normandie, la politique dirigiste de Colbert va là  aussi donner des idées à  certains. Pour enrichir le royaume, il faut, selon le " ministre des Finances " de Louis XIV, accumuler le plus d'or possible. Cela implique d'exporter plus de biens qu'on en importe. Les manufactures, d'Etat ou privées, sont favorisées. Les habitants du Cotentin sont ainsi contraints d'acheter toiles, serges, draps à  Cherbourg ou à  Saint-Lô, alors que les îles anglo-normandes de Jersey et de Guernesey, toutes proches, proposent les mêmes produits à  meilleur marché.

La noblesse locale, qui fréquente la cour de Valognes (" le Petit Versailles normand "), s'organise en " sociétés de fraudeurs " de dix à  trente personnes parmi lesquelles on trouve aussi des commerçants, des cabaretiers, des braconniers. Henry Robert Jallot de Rantot, corsaire et contrebandier, est le plus célèbre d'entre eux. A la barre de la Belle-Anne , il rejoint Guernesey et Jersey. Il embarque de lourds ballots de bas tricotés, du velours, du taffetas et, pour faire bonne mesure, des barriques d'eau-de-vie et des " pouquetons de p'tun " (des sacs de toile bourrés de tabac de contrebande). Toute cette marchandise - hors taxe - est rapportée dans les havres secrets de la côte, d'où ils rejoignent les entrepôts clandestins.

La Bretagne connaît elle aussi une grande activité de contrebande. Près de Saint-Malo, l'estuaire de la Rance est le théâtre d'un intense trafic de tabac. Au XIXe siècle, certaines " terres ", dont le canton de Châteauneuf-d'Ille-et-Vilaine, jouissent du privilège d'Etat de la culture du tabac, sous le contrôle pointilleux des employés de la Régie qui comptent le nombre de pieds plantés et de feuilles récoltées. Pas de quoi décourager les " coureurs de lune " de rôder auprès des séchoirs, de dérober les feuilles et de les transporter par canot dans l'estuaire.

En poussant davantage vers l'ouest, au coeur du pays Pagan (qui s'étend de la baie de Kernic dans le Léon, à  l'Aber-Wrac'h, au nord du Finistère), on pratique une activité autrement plus violente. Sur cette côte déchiquetée, les naufrages sont une aubaine pour la population, qui vit mal des maigres revenus d'un lopin de terre et de la pêche. Surtout lorsque les bateaux sont des " gros ventres " hollandais chargés de toiles, de laine, de sucre, de vin. Les " glaneurs des grèves " y perpétuent une coutume, pourtant interdite par la loi de l'Eglise (dès le Moyen Age) et par celle des hommes (en 1681, avec la promulgation de l'Ordonnance de la marine) " le droit de bris ", qui consiste à  récupérer les morceaux des épaves et leur cargaison. On relate encore cette autre tradition qui consiste à  allumer des feux sur le rivage ou à  accrocher des lanternes sur les cornes des vaches afin de tromper le navigateur et le conduire à  s'échouer !

Dans le golfe du Morbihan, c'est le trafic du sel qui fait recette. Dès le XVIIIe siècle, la région de Batz-Guérande est propice à  l'installation de marais salants. Au XIXe, les paludiers, les " culs salés ", vivent de la récolte du sel, le gris (ordinaire) et le blanc (la fleur de sel), plus cher. A l'époque, le saunier garde pour lui entre un quart et un tiers de sa récolte. Mais la tentation est grande de tricher. Dans les années 1850, 230 gabelous (terme qui partout en France désigne les policiers chargés de veiller sur l'impôt sur le sel, la gabelle) traquent 1 500 faux sauniers du golfe. Des bateaux évacuent clandestinement les cargaisons jusqu'à  des abris sûrs. De là , les rapides sinagos, vaisseaux à  la coque en bois noir et à  la voilure rouge, cinglent vers l'Espagne.

Les pays de la Loire sont eux aussi le lieu d'un intense trafic de sel. Et pour cause. Sous l'Ancien Régime, les provinces ne sont pas à  égalité face à  la gabelle. La Bourgogne, la Champagne, la Picardie, l'Ile-de-France, une partie de la Normandie, ainsi que l'Anjou, le Maine, la Vendée sont des pays de grande gabelle. Le sac de 50 litres y atteint 58 livres, alors qu'il n'est que de 3 livres en Bretagne et 9 livres en Poitou. Pas étonnant que les populations du sud de la Loire cherchent à  s'approvisionner au nord, en Bretagne.

http://pagesperso-orange.fr/echel/essai_presentation/photo_sel/gabelle/cartegabellehistoire_genealogie.jpgLa Ferme des gabelles, créée par Colbert pour contrôler le commerce du sel, positionne des hommes en armes le long du fleuve. Des pataches, embarcations lourdes et inadaptées, croisent en permanence, mais ne parviennent pas à  enrayer le trafic de " l'or blanc ". Les faux sauniers connaissent parfaitement ce fleuve capricieux. Ils savent caboter d'île en île, profiter des crues, des chenaux temporaires et semer les gabelous. Lorsque l'équipage est sur le point d'étre arraisonné, il se déleste de sa cargaison. Il vaut mieux en effet ne pas se faire prendre. A partir de l'âge de 14 ans, un contrebandier, pris les armes et la marchandise à  la main, risque trois ans de galère, la mort en cas de récidive. Dans l'intérieur des terres, la contrebande est pratiquée par les " porte-col ", souvent des enfants, qui comme leur nom l'indique acheminent les marchandises sur leur dos.

Au sud de l'estuaire de la Loire, dans ce que l'on appelle la baie de Bretagne, trois îles servent des repaires aux contrebandiers : Noirmoutier, Yeu et Bouin - victime d'envasement, celle-ci est aujourd'hui rattachée au pays de Retz. Elles bénéficient depuis le XIVe siècle de " franchises insulaires ". Aucun impôt n'y est prélevé ni sur le sel ni sur le tabac. La culture des plants de tabac importés de Virginie, du Maryland, de Hollande, de Martinique, de Saint-Domingue y prospère. Des navires marchands anglais ou hollandais, des frégates françaises armées par des corsaires viennent mouiller dans la baie de Bourgneuf, s'y ravitaillent puis déchargent leur cargaison à  Paimboeuf, l'avant-port de Nantes. Pour mettre fin au préjudice subi par le Trésor, le pouvoir royal rachètera ces îles aux ducs de Bretagne, au XVIIIe siècle.

Qu'à  cela ne tienne, les fraudeurs se livrent alors au trafic des toiles : indiennes, madras, damas, interdites à  l'importation. Des bateaux partent vers les îles anglo-normandes et reviennent chargés de ces toiles imprimées aussitôt revendues dans le royaume, jusqu'à  ce que Louis XV en autorise la fabrication.

Les régions de montagne, autre frontière naturelle, ont elles aussi leurs pratiques contrebandières. Dans les Pyrénées, la vallée de la Bidassoa, séparant les pays basques espagnol et français, en est un exemple. Les marchandises échangées varient selon les époques. Le bétail (brebis, mules, chèvres, taurillons) est le fonds de commerce du trafic. Après guerre, les pibales, alevins d'anguilles, appelées aussi civelles, qui abondent dans les rivières françaises, prennent la destination des tables espagnoles. Suivront les machines à  sous, les bas de soie, les chocolats... On parle méme de voitures acheminées par ces sentiers en pièces détachées.

Autre montagne, autre trafic. Dans les Alpes, le col de Tende, auquel on accède par l'impressionnante vallée de la Roya, est l'un des seuls points de passage naturel entre la France et l'Italie. C'est cette voie escarpée qu'empruntent les longues caravanes muletières ou les convois de charrettes chargées de sel mais aussi d'huile, de brebis, de métaux, de tissus. Le Piémont fournit en retour des ânes, des toiles, du riz, de la farine de maïs, du tabac.

Plus au nord, dans le Jura, la contrebande est aussi un sport local. Eté comme hiver, dans toute la Franche-Comté se pratique ce que les gens du cru nomment " le grand métier ". Au XVIIe siècle, ils aident les protestants fuyant les effets de la révocation de l'Edit de Nantes ; au XVIIIe, ils transportent des livres interdits, ceux de Voltaire, entre autres ; au XIXe, ils trafiquent les denrées coloniales (sucre, cacao, épices), mais aussi des pièces d'horlogerie, des pierres précieuses taillées par les habitants de la vallée de la Joux, du tabac et des allumettes - frappées du monopole d'Etat pour leur fabrication et leur vente, elles rapportaient 30 millions de francs-or dans les années précédant la Première Guerre mondiale. La toponymie conserve le souvenir du danger. Pour atteindre la Suisse, il faut escalader de redoutables falaises et emprunter les tragiques " échelles de la mort " installées le long des parois. Nombre de contrebandiers s'écrasent à  leurs pieds.

Avec l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne en 1871, la ligne bleue des Vosges devient la frontière matérialisée par l'implantation de milliers de bornes encore visibles aujourd'hui. Là  encore, tabac, alcool, allumettes, mais aussi viande de veau, sont transportés par " les passeurs du clair de lune " qui foulent cols et crétes balayés par les vents. Enfin dans les Ardennes, des chiens bâtés passent en fraude, chaque nuit, du tabac de la Belgique vers la France en suivant les méandres de la Semois, un affluent de la Meuse.

Au-delà  des époques, des espaces, chaque camp s'abrite sous l'image tutélaire de son saint patron : Michel pour les fraudeurs, Matthieu pour les douaniers.

Par Françoise Labalette

Flagrant délit

Arrestation de contrebandiers, en 1907, à  la frontière franco-allemande. Sous l'Ancien Régime, la France compte 25 000 "gabelous", 15 000 après la Révolution, 35 000 au début du XIXe siècle et environ 20 000 aujourd'hui.


Comprendre

Jersey, Guernesey

Par le traité de Brétigny (1360), les îles anglo- normandes (Jersey, Guernesey et des archipels des Minquiers et des Ecrehou) sont exonérées de taxes. Y transitent les "indiennes", toiles de coton imprimé fabriquées aux Indes, de la laine, du plomb, et du tabac lorsque sir Walter Raleigh, corsaire et gouverneur de Jersey, le rapporte de Virginie et le plante dans l'île.

Made in England

Obligés d'acheter leur toile aux manufactures d'Etat, les Normands s'approvisionnent à  Jersey et à  Guernesey, où ces marchandises sont moins onéreuses. Ils en rapportent aussi de l'alcool.

Le prince de la contrebande

Au XVIIIe s., Mandrin s'illustre dans la contrebande entre Suisse et Savoie.


En complément

Sur les traces des contrebandiers , de Dominique Roger (Editions Ouest-France, 2003).

Trafic de "l'or blanc"

La disparité de l'impôt sur le sel, la gabelle, entre les différentes provinces du royaume, est à  l'origine d'un juteux trafic. Le début d'une guerre ouverte entre les gabelous (agents de la gabelle) et les faux sauniers.


Comprendre

La gabelle

Sous l'Ancien Régime, on distingue "les pays de grande gabelle" qui supportent l'impôt sur le sel le plus lourd, et les autres, moins taxés. En 1791, tous les impôts sont abolis mais, en 1806, Napoléon rétablit une taxation uniforme. L'achat du "sel de devoir", dit "pour le pot et la salière", est obligatoire, à  raison de 7 kg par an et par personne de plus de 7 ans.

L'allumette

Celle à  bout chimique est inventée vers 1830 par le chimiste anglais John Walker. En 1890, l'Etat s'attribue le monopole de la vente des allumettes.


Sur la piste des contrebandiers

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=9198


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