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http://ecx.images-amazon.com/images/I/41KgmXho9nL._SL500_AA300_.jpgDocument 25/04/2012 - Cet essai, envisageant Sade à la lettre, évoque le passage à l'acte, lorsque le prisonnier devient écrivain. Le centre de gravité en est le Donjon de Vincennes, où il est enfermé pendant 7 ans (1777-1784), a priori son seul tombeau. Là, il connaît les expériences fondamentales, l'angoisse, l'amour, la joie. Là, surtout, il se perd : de la déchéance physique à la ruine mentale, du plaisir solitaire aux affres de la pensée, de la correspondance forcée à la littérature, de la mélancolie à l'ésotérisme...


Les 365 fragments de cet essai constituent autant de découpes d'une roue dentée conduisant mécaniquement à l'extrême de la perte, là où se tiendrait la poésie - car Sade, qu'on le veuille ou non, est un poète : Les 120 Journées de Sodome, son livre majeur, scelle in fine son cercueil poétique.

Jean-Luc Peurot, écrivain, est l'auteur de six recueils de poésie, publiés notamment chez Rougerie et à La main courante. Il a publié des textes dans une trentaine de revues littéraires en France et à l'étranger et dans des anthologies; il a consacré des textes critiques à Gilbert Lely dans les revues Triages en 2001, Saison en 2006 (Tarabuste Éditeur), et à D. A. F. de Sade dans le numéro spécial «Penser Sade» de la revue Lignes en 2004.


  • Les courts extraits de livres : 25/04/2012

 

LA RÉALITÉ DÉPLACÉE - Il arrive parfois qu'un nom provoque le même effet que l'un de ces renversements qui trouent votre regard par une brusque inversion de la perspective, et la mort plante alors sa menace dans la chair fragile de vos yeux. Le nom de Sade déclenche ainsi une précipitation qui, après avoir coupé court à tout commencement d'explication, donne la place à des images de violence et de déréliction. Peut-on se dire qu'on dispose au moins avec lui du moyen de personnifier le mal, et un mal purement humain, à présent qu'ont été épuisés tous les synonymes du Diable ?


Le Mal et le Méchant sont des figures naturelles et qui, depuis toujours, sont équilibrées par leur contraire, mais avec Sade il s'agit d'une position tout autre, et unique, et si ambiguë que la formuler n'est qu'une approche vite démentie, vite rendue insuffisante. Sade a existé : il n'a pas réussi à faire disparaître son existence en dépit de ses instructions, c'est donc un homme précis, qui a vécu à une époque précise et avec un accompagnement de circonstance précis. Toutes ces précisions permettent de le doter d'une biographie qui, tout en correspondant à une réalité ne saurait être SA réalité parce qu'elle demeure extérieure à celui qu'il EST désormais devenu à l'encontre de tous les devenirs sur lesquels s'appuient l'histoire et la littérature.


Sade ne tient évidemment dans aucun des qualificatifs qui, tirés de son nom, cantonnent son personnage : il est même étranger à toute personnification pour la raison qu'au lieu de se dédoubler comme tout un chacun, c'est-à-dire de s'exprimer en extériorisant ce qui occupait son imagination et sa pensée, il a intériorisé sa représentation et, donc, inversé le processus ordinaire de l'écriture.


Sade écrivant projette en lui l'Autre qu'il crée jour après jour, et qui n'est pas le prisonnier se distanciant de sa triste condition, mais l'homme nouveau et libre régnant sur la poussée de sa propre genèse. Que celle-ci, dans sa littéralité, puisse apparaître moralement comme un enfer, ne l'empêche pas d'être le paradis de l'imaginaire : un paradis où tout est permis, à contre morale justement et au rebours des lois et des humanités. On peut n'y éprouver que des choix diaboliques et le comble du mal, on peut également y vivre - fut-ce dans un essoufflement - la construction d'une mythologie excessive et choquante : l'exercice d'une liberté absolue.


L'absolu ne saurait être aimable, il est ici pratique car il a pour fonction d'assurer l'intégration en soi de l'Autre : celui qui va réaliser la transmutation de votre pauvre condition humaine. Dès lors, libéré de lui-même, le prisonnier n'est plus que l'Écrivain et son roman est le réel. Conséquence : la lecture du roman doit déjouer la tromperie du sujet pour aller vers la révélation d'un changement de nature : le corps, violenté comme le plomb dans le fourneau, est le tombeau d'où surgit grâce à la flamme du plaisir l'être nouveau surnature.

 

Tombeau du marquis de Sade, Précédé de La réalité déplacée

Auteur : Jean-Luc Peurot

Date de saisie : 25/04/2012

Genre : Littérature, essais

Editeur : Honoré Champion, Paris, France

Collection : Champion classiques. Essais, n° 11

 

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