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http://www.mollat.com/cache/Couvertures/9782866008482.jpgIl est devenu banal en évoquant l’itinéraire politique, professionnel ou littéraire des hommes de robe d’Ancien Régime de parler de « stratégie d’ascension sociale ». Qui dit carrière, dit « faire carrière » et suppose recherche de progression et d’ascension.

L’examen de la très longue vie – plus de quatre-vingt-dix ans ! – et de l’œuvre abondante de Scipion Dupleix viennent nuancer pour le moins cette commode grille d’analyse. Au premier abord, le personnage semble parfaitement entrer dans le moule : auteur à succès, historien quasi officiel, Dupleix est d’ordinaire rangé parmi les «créatures» du cardinal de Richelieu. Il fait partie de la longue théorie des «intellectuels d’État», que le service du pouvoir vient élever au-dessus de leur condition première.

En examinant de près la vie de cet auteur, en remontant aux sources, notamment locales, Christophe Blanquie montre qu’il en va assez différemment. Scipion Dupleix appartient à une famille noble, et son père, pendant les guerres de religion, a servi comme capitaine dans les troupes de Blaise de Monluc. Il n’en choisit pas moins un état dans la robe : avocat du roi au présidial de Condom (vers 1599). Très vite, l’occasion se présente de monter à Paris : en 1600, Dupleix est député à la Cour des aides pour solliciter au sujet d’un différend portant sur les modalités de paiement de la taille. Dès lors, le magistrat se partage entre Paris et sa province, publie de premiers ouvrages de philosophie et de droit (La Logique, 1600 ; Les Lois militaires sur le duel, 1602 ; La Physique, 1603) ; Il entre au service de la reine Marguerite de Valois, dont il devient le maître des requêtes. Dans le même temps (1606), il se sépare de son office d’avocat du roi pour acquérir celui d’assesseur criminel au même présidial de Condom. Loin de «monter» définitivement à Paris, tel un Rastignac de l’âge baroque, Dupleix alterne périodes de résidence à Condom, dont il fréquente assidûment les assemblées de ville, passages dans ses terres et séjours dans la capitale.

En 1619, Scipion Dupleix publie son premier ouvrage d’histoire : les Mémoires des Gaules. Suivront L’Histoire depuis Pharamond jusqu’à Hugues Capet (1621, 1624 et 1628), l’Histoire de Louis le Juste (1635), l’Histoire romaine depuis la fondation de Rome (1638 et 1644), Continuation de l’histoire de Louis le Juste (1648), l’Histoire de la maison d’Estrades (1655). Nommé historiographe de France, Dupleix résigne son office d’assesseur criminel en 1622, sans pour autant s’éloigner de sa ville, dont il est élu premier consul en 1626. Il est élevé à la dignité de conseiller d’État en 1632, mais ce titre est purement honorifique et apparaît comme l’ultime récompense d’un vieux serviteur (il a soixante-quatre ans). La «carrière» de Scipion n’est pas achevée pour autant : en 1639, il prend la présidence du présidial qui vient d’être créé à Nérac, et, après deux ans d’exercice, laisse la charge à son fils. La rupture avec le pouvoir royal n’intervient qu’au moment de la Fronde, et n’empêche pas Dupleix d’exercer ses charges jusqu’au bout. Il meurt le 5 mars 1661, quelques jours avant la « prise du pouvoir » de Louis XIV.

Il y a en fait plusieurs vies dans cette vie, des vies concurrentes qui ne marchent pas au même rythme : celle du seigneur foncier, celle du magistrat municipal et judiciaire, celle de l’auteur, celle du serviteur du roi. Plusieurs vies, où se lisent plusieurs ambitions diverses, et moins un désir d’ascension que de continuité, d’enracinement, d’affirmation d’une dignité personnelle et familiale. L’idée de carrière est même étrangère à la mentalité de Dupleix. Plutôt qu’une créature de Richelieu, Scipion Dupleix se veut magistrat et homme du roi, et surtout d’un roi, Louis XIII. Tel est le lien entre ses fonctions publiques et son activité d’auteur-historiographe.


Christophe Blanquie suit avec beaucoup d’érudition les pérégrinations de son personnage ; il analyse finement sa pensée (chapitre XII à XIV). On regrettera cependant qu’il ne lui laisse pas davantage la parole, comme Françoise Hildesheimer l’a fait dans son Richelieu en citant généreusement les écrits du cardinal-ministre. Quelques pages de Dupleix philosophe et de Dupleix historien auraient permis au lecteur de mieux situer la figure littéraire du héros.

Cette biographie n’en apporte pas moins une solide contribution à la connaissance des officiers «moyens» et des présidiaux de l’ancienne France, dans la lignée de travaux de Jean Nagle, de Michel Cassan, et plus récemment de Vincent Meyzie et de Christophe Blanquie lui-même.


Thierry Sarmant
( Mis en ligne le 26/03/2008 )

 

L'auteur du compte rendu : Archiviste-paléographe, docteur de l'université de Paris I-Sorbonne, conservateur en chef du patrimoine, Thierry Sarmant est adjoint au directeur du département des monnaies, médailles et antiques de la Bibliothèque nationale de France. Il a publié : Les Demeures du Soleil : Louis XIV, Louvois et la surintendance des Bâtiments du roi (Champ Vallon, 2003).

 


Né à Condom en 1569, mort dans cette même ville en 1661, Scipion Dupleix a passé sa longue vie la plume à la main. Philosophe ? Bien sûr, et même l'auteur d'un des premiers cours de philosophie en langue française. Historien ? Tout autant car, historiographe du roi, il compose une Histoire générale souvent rééditée. Juriste ? Assurément. Et encore polémiste et philologue... Mais derrière cette œuvre monumentale et toujours visitée, il y a surtout un magistrat, fier de ses fonctions et appliqué aux commissions qui le conduisent sur les chemins de Gascogne. Tout en fréquentant la cour, il reste attaché à sa cité natale et participe activement à son administration. Pour le suivre dans les rues de Condom, où il se dispute avec Pierre Charron, comme à la cour de la reine Margot, dont il est maître des requêtes, il a fallu mener un patient travail de recherche parmi les minutes des notaires parisiens comme dans les registres consulaires de Condom ainsi que dans les archives diplomatiques. On avait rarement reconstitué avec autant de précision un tel parcours. Connu du roi et reconnu de ses ministres, Dupleix appartient à ce groupe des officiers moyens dont on pressentait l'importance sans avoir mesuré toute la part qu'ils ont prise à la transformation de la France du premier XVIIe siècle. Le portrait de Dupleix devient ainsi un tableau de la France de Louis XIII.

 

Un magistrat à l'âge baroque : Scipion Dupleix (1569-1661) 

Broché: 281 pages 

Editeur : Publisud (18 janvier 2008) 

Collection : L'Europe au fil des siècles

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