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http://roue-libre.chez-alice.fr/images/maurice-garin.jpgLe 1er juillet 1903, celui que les spectateurs surnomment "le Petit Ramoneur" fait figure de favori. De fait, dix-neuf jours plus tard il inaugure le palmarès de ce qui est de nos jours la plus prestigieuse épreuve cycliste au monde.


En ce début d'après-midi du 1er juillet 1903, devant l'auberge du Réveil-Matin, à  la limite de Montgeron et de Villeneuve-Saint-Georges, en banlieue parisienne, soixante coureurs attendent, un lourd vélo à  la main, impatients de prendre le départ du premier Tour de France. Parmi eux, quelques champions connus, Aucouturier, Augagneur, les frères César et Maurice Garin.


On l'aime bien, Maurice, " le Petit Ramoneur ", depuis qu'à  l'arrivée du deuxième Paris-Roubaix, franchissant la ligne avec deux longueurs d'avance sur le Hollandais Cordang, dit " le Batave ", il a crânement déclaré : " J'ai gagné, mais Cordang était le plus fort. " Ramoneur ? Oui, car ce petit moustachu, 1,62 m pour 60 kg, a quitté avec sa famille son village natal du val d'Aoste pour venir nettoyer les cheminées à  Lens, où il s'est fixé. En pays minier, les gueules noires le considèrent comme un des leurs et font la haie sur son passage.


Mais, pour ce premier Tour, la plupart des partants sont des inconnus, beaucoup de Français, quelques Belges, Suisses ou Allemands. Et, parmi eux, beaucoup de " partiels ", inscrits pour une seule étape. Outre les photographes, plusieurs centaines de curieux sont venus assister au départ, rameutés par un article de L'Auto , un des deux quotidiens sportifs de l'époque, précurseur de L'Equipe : " Du geste large et puissant que Zola dans La Terre donne à  son laboureur, L'Auto [...] va lancer aujourd'hui à  travers la France les inconscients et rudes semeurs d'énergie que sont nos grands routiers professionnels... Une telle épreuve, plus que toutes les grandes courses de vélodrome, frappe le peuple, car elle s'adresse directement à  lui. C'est sur la route, au milieu de ses champs, devant sa chaumière, que le paysan verra combattre les concurrents du Tour de France. "


L'auteur de ce manifeste, Henri Desgrange, est là , le regard résolu, les poings sur les hanches. C'est lui, l'organisateur du Tour. Ancien clerc de notaire, recordman des 500 km sur route derrière moto - plus exactement derrière tricycle à  moteur - il dirige L'Auto-Vélo , dit " le Jaune ", créé par des constructeurs antidreyfusards, tel Albert de Dion, pour concurrencer Le Vélo , dit " le Vert ", le journal de Pierre Giffard. Desgrange a des comptes à  régler avec ce Giffard [lire Historia n° 667], qui détient le quasi-monopole de l'organisation des grandes courses cyclistes en France - Paris-Roubaix, Paris-Brest-Paris, Paris-Bordeaux -, celles qui font les gros tirages.


Le 19 janvier 1903, L'Auto annonce : " Le Tour de France, la plus grande épreuve cycliste du monde entier. Une course d'un mois. 2 428 km en six étapes : Paris-Lyon, Lyon-Marseille, Marseille-Toulouse, Toulouse-Bordeaux, Bordeaux-Nantes, Nantes-Paris. Vingt mille francs de primes. Départ le 1er juin 1903, arrivée le 5 juillet au Parc des Princes. " A comparer au Tour 2003 : 3 361 km, 20 étapes, 3 millions d'euros de primes, dont 400 000 au vainqueur.


Le Journal parle d'une " colossale épreuve cycliste ", Le Figaro , d'une " grande épreuve, appelée à  faire sensation par son énormité ". Pendant six mois, L'Auto distille les informations. Chaque étape sera courue en deux jours et deux nuits, et suivie de plusieurs journées de repos. Le classement général s'établira par cumul des temps.


Mais, à  huit jours de la clôture des inscriptions, il n'y a que quinze engagés. En hâte, Desgrange ramène la durée de la course de 36 à  19 jours, repousse le départ au 1er juillet, réduit de 20 à  10 francs les droits d'engagement et alloue à  chaque coureur une indemnité de frais de route de 5 francs par jour.


Le départ est donné. Dès les premiers kilomètres, le favori, Maurice Garin, prend la tête. Il roule sur un vélo La Française, de 19,5 kg. A Lyon, le 2 juillet, il remporte l'étape, et une sonnerie de clairon annonce son arrivée, car Géo Lefèvre n'est pas encore là . Ce bon Géo est au four et au moulin. A la fois directeur de course, juge-commissaire, chronométreur et journaliste, il contrôle les passages, saute dans le train avec sa bicyclette, descend à  la station suivante, remonte en selle et, se mélant au peloton retrouvé, il note sa composition tout en interviewant les coureurs, qui répondent souvent d'un simple grognement.


Au terme de cette première étape, le dernier accuse déjà  9 h 52 min de retard. Aucouturier, souffrant de l'estomac, a abandonné. Les coureurs prennent un jour de repos avant de repartir pour Marseille. Aucouturier, qui court désormais en " partiel ", gagne à  Marseille et Toulouse, tandis que Laeser, un Suisse, l'emporte à  Bordeaux et que Garin s'adjuge la dernière étape.


Le 19 juillet, à  partir de Ville-d'Avray, une marée humaine guette les premiers coureurs ; il y a du monde partout, sur les trottoirs, sur la chaussée, aux fenêtres, dans les arbres, sur les toits. Au Parc des Princes, 20 000 personnes entendent la rumeur enfler : " C'est Garin ! Vive Garin ! " C'est bien " le Petit Ramoneur " qui fait son entrée en maillot blanc, ceint d'une écharpe tricolore, escorté par 2 000 cyclistes. Il a parcouru les 2 428 km en 94 heures, à  un peu plus de 25 km/h de moyenne - à  comparer aux 42 km/h de l'Américain Lance Armstrong en 2002. Garin devance de 2 h 49 min le deuxième, René Pottier. Il n'a crevé qu'une seule fois pendant tout le parcours ; on murmure aussi qu'il aurait offert une jolie somme pour dissuader un spectateur de préter sa bicyclette à  Augereau qui venait de crever et qui, justement, termine troisième devant Muller et Fisher.


Ce premier Tour de France est un succès. Le tirage de L'Auto bondit de 25 000 à  120 000 exemplaires, pour se stabiliser à  65 000 ; celui du Vélo s'effondre. Desgrange décide de renouveler l'opération l'année suivante. En 1904, les étapes sont reconduites, mais la catégorie des " partiels " est supprimée et les contrôles renforcés, surtout la nuit, o๠il est plus facile de tricher. Ce deuxième Tour, émaillé d'incidents multiples - des clous semés sur la chaussée, des coureurs battus à  coups de gourdin par les supporters d'un concurrent - est gagné par Henri Cornet dit " le Rigolo ", après la disqualification contestable de Maurice Garin. En 1905, on supprime les parcours de nuit et on introduit une première étape de montagne, le ballon d'Alsace. Avec ses 4 637 km divisés en 13 étapes, le Tour 1906 est remporté par René Pottier, " le Taciturne ", qui justifie sa réputation en se suicidant six mois après. Un chagrin d'amour, dit-on.


Les années 1890 ont mis le vélo à  la portée de toutes les bourses, mais les villes de province sont encore privées de vélodromes. Le Tour arrive à  point nommé pour combler ce vide. Même aux plus défavorisés, il propose, à  leur porte, le spectacle gratuit et fascinant du courage, de l'endurance et de la réussite de ces " forçats de la route ", des champions sortis de leurs rangs. Car Garin, " le Petit Ramoneur ", fait des émules : Trousselier, fleuriste, vainqueur en 1905, Pottier, apprenti boucher, en 1906, Petit-Breton, groom, en 1907 et 1908, Faber, docker, en 1909. Suivront Jean Robic, apprenti boulanger, Raymond Poulidor, paysan, Louison Bobet, apprenti charron, et Bernard Hinault, fils de cheminot. " La France d'en bas " a voix au chapitre.


Le Tour 1919 voit apparaître le maillot jaune, référence à  la couleur du papier sur lequel est imprimé L'Auto . Les coureurs sont alors groupés en équipes soutenues chacune par une marque de cycles. Mais en 1930, on les remplace par des équipes nationales et une nouvelle source de financement est trouvée avec la caravane publicitaire. Peu à  peu, le Tour devient la grande fête populaire du mois de juillet, le troisième événement sportif du monde après les jeux Olympiques et la Coupe du monde de football, suivi par des millions de spectateurs sur les routes et retransmis par plus de trente chaînes de télévision à  des dizaines de millions de téléspectateurs dans le monde. En souvenir de sa première édition, le Tour 2003 passera à  Montgeron devant l'auberge du Réveil-Matin, qui existe toujours, et inclura les six villes-étapes du Tour 1903. Juste hommage rendu à  Henri Desgrange, Géo Lefèvre. Et Maurice Garin.


Par Alain Frerejean *


Maurice Garin, premier héros de la légende

01/07/2003 – Document Historia

http://www.historia.fr/content/recherche/article?id=6406



En complément


  • Le Tour, 100 ans de légende, par Robert Ichah (Larousse, 2003).


Crédit photographique sur le blog


http://roue-libre.chez-alice.fr/images/maurice-garin.jpg



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