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http://www.lalettredulibraire.com/public/.underworld_USA_m.jpg« Underworld USA », de James Ellroy, est le dernier volet de sa grande trilogie criminelle. En huit cents pages éblouissantes et cauchemardesques, il raconte l'Amérique des années 1960. C'est l'événement littéraire du début d'année. « L'Obs » en publie un extrait

Vous n'avez encore jamais lu ça. Des polars oui, mais pas ça. Vous n'avez encore jamais eu le sentiment de lire l'Amérique, de mieux la comprendre sans pourtant rien saisir, vous n'avez jamais ouvert un livre aussi dense et inextricable, aussi violent et sombre, testamentaire sous bien des aspects, vous n'avez jamais eu sous les yeux pareilles preuves littéraires et fantaisistes, donc tangibles, de la pourriture et du racisme régnant, dans les années 1960, à la Maison-Blanche et dans les couloirs du FBI. Vous n'avez jamais cru possible qu'un jour, dans un livre, puisse être mise en musique, sonnant comme à Carnegie Hall, la grande symphonie pour coke, flingues et trompettes du crime et de la politique - les deux faces du même dollar - avec, en solistes, Richard Nixon (le pourri fondamental) et John Edgar Hoover (le quasi-nazi patron du FBI), un milliardaire aux allures de vampire sanguinaire (Howard Hughes) et une « gouine exhibitionniste » qui « broutait des minous dans des soirées hollywoodiennes », l'actrice Natalie Wood.


On ne doutera plus, après avoir lu le dernier volume de sa trilogie « Underworld USA » (commencée avec « American Tabloid » et poursuivie avec « American Death Trip ») de la folie de cet auteur de polars devenu l'un des plus grands écrivains américains d'aujourd'hui. Seul un esprit véritablement malade pouvait s'enfermer dans son propre cauchemar et tisser une intrigue aussi complexe, faite de planques interminables et de filatures risquées, de meurtres vaudous et de rites sataniques, de codes indéchiffrables laissés sur des agendas par des nanas introuvables, de trafics en tout genre, émeraudes et drogue, d'élections achetées (Nixon), de meurtres commandités (Kennedy, Luther King), de délires racistes (Hoover, le KKK, le FBI, l'Amérique).

Voici donc l'histoire de Dwight, homme de main de Hoover ; de Wayne, trafiquant de drogue sans foi ni loi qui a tué son père et couché avec sa belle-mère ; de Crutch, qui se lance à la poursuite d'une mystérieuse Célia parce que les femmes l'obsèdent ; de Jean-Philippe, un mercenaire « franco-corse », une machine à tuer qui a fait ses preuves dans la Légion. Voici quatre types qu'on va voir suer, tuer, hurler, rêver, trahir, foutre le camp vite fait mais pas encore assez vite. La bombe Ellroy est lancée. Elle va vous péter à la gueule et, comme écrit parfois l'auteur, dans son monument d'histoire coagulée, ça va être « méééééchant ».

Didier Jacob

* * *

[Dwight (agent du FBI) organise avec Wayne, Otash et Mesplède (le légionnaire) une opération déguisée visant à éliminer six « raclures » néonazies dans un bar, le Grapevine, qui est une « boîte de Pandore de commérages anti-FBI ».]

Saint Louis, 3 septembre 1968

Les armes à laisser sur place - c'est prêt. Les aiguilles pour insuline - c'est prêt. La cocaïne en solution - c'est prêt. Un dernier coup d'œil aux photos anthropométriques pour mémoriser les visages.

Brundage, Currie, Pierce. Kling, DeJohn, Luce.

Ils étaient tous dans le bar. Ils étaient tous armés. Ils étaient tous bourrés. Ils étaient arrivés entre 22h41 et 0h49. Dwight tenait le rôle de l'homme dans la place et les observait. Il avait engagé la conversation avec Pierce pour préparer le terrain. Je suis responsable des ventes chez Schenley. Je m'occupe des livraisons. Parfois, elles se font dans la soirée.

Il était 3h10 à présent. Ils étaient toujours là. Otash avait pris la veille une empreinte à la cire de la serrure de la porte de derrière. L'entrée ne poserait pas de problème. Le livreur de chez Schenley et ses copains qui apportaient des cartons de gnôle. Hé, Tommy Pierce - ça faisait un bail.

Ils se garèrent derrière le Grapevine. Ils portaient des jeans et des coupe-vent façon tenue de camouflage - l'équipement standard du chasseur de l'Oklahoma. Ils portaient quatre cartons d'alcool marqués « Schenley ».

Dwight avait un .45 à canon compensé, Wayne un .38 à canon court. Otash avait un Colt Python, Mesplède un. 32 à canon long.

Leur véhicule était une camionnette volée. Fauchée par Mesplède. Ils avaient mis des gants pour faire le trajet. Dwight se sentait calme. Otash et Mesplède paraissaient calmes. Wayne avait l'air trop calme - Dwight se dit qu'il devait mijoter quelque chose.

De la musique à l'intérieur - genre bal rural avec glapissements. Un violon country couinait dans les aigus.

Dwight tapota sa montre. Ils sortirent de la camionnette. Mesplède se pencha à l'arrière du véhicule et distribua les cartons. Otash s'approcha du bar, déverrouilla la porte de derrière et la laissa entrouverte. L'éclairage de la remise était allumé. Dwight vit des conserves sur une étagère. Les accords haut perchés du crin-crin leur agressaient les tympans.

Dwight tapota sa montre - maintenant.

Ils sortirent leurs pistolets pour les tenir sous les cartons. Ils avancèrent d'un pas lourd et bruyant en poussant des grognements virils et ils entrèrent avec nonchalance.

La réserve communiquait avec la taverne proprement dite. Le martèlement de leurs godillots et leur façon macho de bougonner avaient annoncé leur arrivée. Les six salopards étaient assis sur des canapés de cuir défoncés. Ils se faisaient face. Une table basse en planches était posée entre les deux sièges. Elle était couverte de bouteilles, de verres, de restes de bouffe.

Dwight lança: - Hé, salut Tommy !

Les têtes se tournèrent vers lui. Dwight les compta et en trouva sept, pas six.

Un homme en plus. Une quarantaine d'années, des cheveux bouclés. Un intrus/désolé, mon vieux/c'est trop tard.

Les regards s'échangèrent vite. Tommy Pierce rassura les autres - pas de problème. Dwight s'approcha, soufflant, ahanant. Otash, Mesplède et Wayne étaient massés derrière lui. C'était une approche groupée, du côté gauche, pour assurer des impacts frontaux. Ces sept crétins restaient assis là sans bouger. Dwight lâcha la phrase qui devait servir de signal: - Ouais, je sais qu'il est tard.

A la dernière syllabe...

Ils laissèrent tomber les cartons. Ils visèrent et firent feu. Ils vidèrent leurs armes sur leurs cibles attribuées à l'avance, les touchant au cou et au visage. Ces crétins ne bougèrent pas de leurs sièges. Les tirs les épinglèrent sans bavure. Ils tombèrent en avant, sursautèrent, rebondirent, et restèrent sur leurs canapés.

Le bruit fut un vacarme de détonations superposées et d'échos. La cordite empestait l'atmosphère et la fumée sortie des canons était épaisse. La musique devint inaudible. Le sang jaillit de leurs dos et se répandit sur les canapés en un flot continu.

Gargouillis, rots, toux issues de blessures à la gorge, frémissements et derniers soupirs. Sept hommes morts dans un même soubresaut circulaire.

Dwight tapota sa montre - vite.

Ils enfilèrent des gants en caoutchouc.

Ils ôtèrent aux cadavres les armes qu'ils cachaient à leur ceinture et les rangèrent dans des sacs en papier. Dwight examina le septième homme. Il n'était pas armé. Dwight fouilla son portefeuille. Quatorze dollars et un permis de conduire délivré à New York: Thomas Frank Narduno, presque 46 ans.

Il remit le portefeuille en place. Wayne sortit la cocaïne en solution et les seringues. Du sang s'écoulait sur le plancher. Ils gardaient tous les yeux baissés pour éviter soigneusement les flaques.

Dwight renversa la table. L'alcool et les restes de nourriture se mélangèrent aux flaques.

Otash arrangea les corps≈: trois sur le plancher, quatre sur les canapés.

Mesplède disposa les armes pour la mise en scène: trois dans leurs mains, trois près des cadavres.

Les flaques de sang s'étalaient. Ils regardaient toujours où ils posaient les pieds pour rester largement à l'écart.

Dwight leur ôta leurs chaussures et leurs chaussettes.

Wayne leur fit des injections entre les orteils puis épongea les gouttes de sang avec du coton.

Otash leur remit leurs chaussettes. Mesplède relaça leurs chaussures.

Le crin-crin hurlait et grinçait. Les murs avaient absorbé le bruit des détonations - Dwight le savait.

Ils se reculèrent loiiin des flaques de sang. Dwight cadra la scène. Les ressorts des canapés qui dépassaient, Kling et son doigt en moins. De la gnôle, de la cocaïne, une engueulade au sein du groupe. Le dentier que Pierce avait recraché en mourant. Les lunettes brisées de DeJohn.

Dwight tapota sa montre - on s'en va. Wayne le regarda. Dwight ne détecta rien dans son expression.

Otash sourit jusqu'aux oreilles. Wayne versa de la cocaïne sur le comptoir.

Mesplède rafla quelques chips que les jets de sang avaient épargnées.

 

[Wayne Tedrow a rendez-vous avec Howard Hugues (« Dracula » ou « Drac ») pour lequel il travaille.]

Las Vegas, 6 septembre 1968

Il faut faire comme s'il était transparent. Cela phagocyte le choc et dévie la titillation. Cela détourne la folie. C'était sa sixième rencontre face à face avec Dracula. Wayne venait de découvrir l'astuce.

- C'est un plaisir de vous voir, monsieur.

Drac déclara: - Humphrey est très loin derrière dans les sondages. Les hippies et les yippies ont causé sa perte.

Farlan Brown toussa.

- Wayne et moi étions sur place, monsieur. Nous leur avons donné un sacré coup de pouce.

L'astuce fonctionnait avec Drac lui-même. Les détails du château Drac restaient. Les boutons de porte enveloppés par des préservatifs, les boîtes de Kleenex empilées, la poitrine de Jane Russell en photo sur les murs. [...]

Wayne regarda à travers Drac. De nouveaux détails≈: des assiettes couvertes de restes de nourriture. Des cafards éparpillés sur des croûtes de pizza.

- Vous avez maigri, monsieur Tedrow. Avez-vous été malade ?

- J'ai subi une importante opération de chirurgie dentaire, monsieur. Cela fait trois semaines que je n'absorbe plus de nourriture solide.

- Cette opération a-t-elle été exécutée dans les meilleures conditions d'hygiène ?

- Oui, monsieur.

- Quel âge avez-vous ?

- J'ai 34 ans, monsieur.

- Et moi, 61 ou 62, ou 63. J'ai subi des blessures à la tête lors de mes nombreux accidents d'avion, et j'ai perdu une partie de mes souvenirs.

Wayne sourit.

- Vous êtes né en 1907, monsieur. Vous avez 61 ans.

Drac toussa.

- Vous vous êtes renseigné sur mon compte dans « l'Almanach du Fermier » ?

- Dans l'« Encyclopedia Britannica », monsieur.

- L'article précisait-il combien de femmes j'ai sautées ?

- Il passait ce détail sous silence, monsieur.

- J'ai baisé un nombre incalculable de femmes. Ava Gardner m'a transmis à la fois la syphilis tertiaire et la peste bubonique. Entre mes blessures à la tête et ces autres maladies, je souffre de douleurs permanentes. C'est pourquoi je suis heureux de bénéficier de vos talents de chimiste.

Wayne simula un sourire radieux.

© Editions Payot et Rivages 2010

Underworld USA, par James Ellroy, traduit de l'anglais par Jean-Paul Gratias, Rivages Thriller, 850 p., 24,50 euros (en librairie le 6 janvier)


Un extrait d'« Underworld USA » en avant-première

La bombe Ellroy

Par James Ellroy (Écrivain)

Source : « Le Nouvel Observateur » du 23 décembre 2009

http://bibliobs.nouvelobs.com/20091224/16667/la-bombe-ellroy

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