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Publié par Philippe Poisson

19/06/2013

Extrait de l'introduction

Une histoire nationale, pieusement récitée de génération en génération, repose toujours sur des mythes fondateurs. Dans toute société, le récit des origines manque rarement d'être fabuleux - et c'est paradoxalement ce qui en fait la force. Salluste définit le mythe comme «la relation d'un événement qui n'a jamais eu lieu à propos d'une chose qui existe toujours» et Albert Thibaudet comme une «idée portée par un récit, une idée qui est une âme, un récit qui est un corps, et l'un et l'autre inséparables».


Ainsi l'histoire de France, telle qu'elle fut enseignée aux enfants des écoles jusqu'à sa remise en question (et finalement sa néantisation) dans les années 1960-1970, trouvait ses racines fondatrices non pas tant dans Vercingétorix, héros annonciateur de la Nation, que dans la filiation des rois mérovingiens, rétrogradant subtilement au mythe : Clovis Ier et son père Childéric Ier pour les règnes attestés ; Mérovée, le grand-père, quelque peu entaché d'improbabilité mais crédité d'une victoire (avec l'aide des Romains tout de même) sur les Huns aux Champs Catalauniques ; Pharamond, enfin, le grand-père du grand-père, carrément imaginaire, parfois considéré comme un lointain descendant du roi Priant, mais à l'existence encore incontestée au XVIIIe siècle. Quelque peu embarrassés, les rédacteurs des manuels scolaires de la IIIe République s'en sortaient par une jolie formule : «Nul ne sait si Pharamond exista ; toujours est-il que son petit-fils Mérovée régna sur les Francs.»


De toute façon, la République n'entendait pas plonger ses racines dans la première dynastie des rois de France. En guillotinant Louis XVI, la Révolution voulut dépasser le point de non-retour et faire «du passé, table rase». Une nouvelle histoire de France commençait, reléguant dans l'oubli et l'opprobre treize siècles de royauté. L'histoire de France, raccourcie (c'est le cas de le dire) de ses rois, renaissait au monde. 1789 devenait «l'an I de la Liberté», prémices de «l'an I de la République» (22 septembre 1792, le lendemain même de l'abolition de la royauté).


Il fallait pour cet avènement un mythe fondateur fort, une date sacrée qui puisse être commémorée par un rite le réactualisant, par une fête aussi... Pour être agréable aux peuples, il faut être festif et Pharamond ne l'était guère. La prise de la Bastille, aussitôt embellie de récits et d'images héroïques, l'était. Le 14 juillet 1789 avait fait aussitôt date dans l'esprit des Français. Il restait à «l'inventer», à le mythifier.


Mais pourquoi voir dans le 14 juillet un mythe ? N'a-t-il pas bel et bien eu lieu ? La commémoration d'une date historique devient-elle ipso facto un mythe ? Justement non - même si, de la commémoration à l'hypertrophie de mémoire et de celle-ci à un début d'entrée dans le mythe, les distances sont courtes. Cependant le 14 Juillet, hors même de son statut tardif de fête nationale, n'est pas une date comme les autres. C'est un protée que cette date-là... Tout le propos de cet essai sera d'en traquer l'évanescence et la duplicité alors même que son évidence paraît toujours s'imposer depuis que Michelet, grand pourvoyeur de nos mythes nationaux, s'est écrié : «Seul le 14 juillet fut le jour du peuple tout entier.» Un mythe en cache un autre (en fait, le même) car voilà que se profile celui du «peuple entier», de l'union nationale, voire de celle de tous les peuples que chante de son côté Victor Hugo : «C'est plus qu'une fête populaire, c'est une fête nationale ; c'est plus qu'une fête nationale, c'est une fête universelle.»

  19/06/2013  - Pourquoi et comment le 14 Juillet fut-il choisi comme le jour de notre fête nationale ? L'unité des Français autour de cette journée n'est-elle pas un mythe ? Ne scelle-t-elle pas au contraire l'anniversaire d'une France désormais coupée en deux ? Tout le propos de cet essai est de traquer l'évanescence et la duplicité de cette date alors même que son évidence paraît s'imposer depuis que Michelet, grand pourvoyeur de nos mythes nationaux, s'est écrié : «Seul le 14 juillet fut le jour du peuple tout entier.»  Mais alors, qu'est-ce qui n'est pas évident dans notre 14 juillet ? Tout ou presque... Sa date fondatrice ? Un événement douteux et rien moins que glorieux. Son premier anniversaire ? Une mascarade à grand spectacle trompant le peuple sur lui-même. Son accession au statut de fête nationale ? En 1880 seulement, au terme de près d'un siècle de mise hors la loi et après de longues hésitations sur le choix d'une date. Oui, mais un large consensus national après cette longue gestation ? Que non ! Devenu fête nationale, le 14 Juillet n'a cessé, depuis, de voir son sens renouvelé au gré des régimes qui se sont succédés et qui l'ont cuisiné chacun à leur manière - et ce jusqu'à aujourd'hui.  Claude Quétel est historien. Il a déjà publié aux éditions Lattès L'Impardonnable défaite (2010, Tempus 2012) et Le Canapé de Beria (2011). Il est également l'auteur de L'Histoire véritable de la Bastille (Larousse, 2006) et de La Bastille dévoilée par ses archives (Omnibus, 2013).

19/06/2013 - Pourquoi et comment le 14 Juillet fut-il choisi comme le jour de notre fête nationale ? L'unité des Français autour de cette journée n'est-elle pas un mythe ? Ne scelle-t-elle pas au contraire l'anniversaire d'une France désormais coupée en deux ? Tout le propos de cet essai est de traquer l'évanescence et la duplicité de cette date alors même que son évidence paraît s'imposer depuis que Michelet, grand pourvoyeur de nos mythes nationaux, s'est écrié : «Seul le 14 juillet fut le jour du peuple tout entier.» Mais alors, qu'est-ce qui n'est pas évident dans notre 14 juillet ? Tout ou presque... Sa date fondatrice ? Un événement douteux et rien moins que glorieux. Son premier anniversaire ? Une mascarade à grand spectacle trompant le peuple sur lui-même. Son accession au statut de fête nationale ? En 1880 seulement, au terme de près d'un siècle de mise hors la loi et après de longues hésitations sur le choix d'une date. Oui, mais un large consensus national après cette longue gestation ? Que non ! Devenu fête nationale, le 14 Juillet n'a cessé, depuis, de voir son sens renouvelé au gré des régimes qui se sont succédés et qui l'ont cuisiné chacun à leur manière - et ce jusqu'à aujourd'hui. Claude Quétel est historien. Il a déjà publié aux éditions Lattès L'Impardonnable défaite (2010, Tempus 2012) et Le Canapé de Beria (2011). Il est également l'auteur de L'Histoire véritable de la Bastille (Larousse, 2006) et de La Bastille dévoilée par ses archives (Omnibus, 2013).

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