Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Philippe Poisson

Talion. Dans une fresque teintée de romantisme, Arnaud des Pallières retrace la rébellion inlassable d’un marchand cévenol contre l’injustice des puissants.

Heinrich von Kleist n’aurait pas aimé Charles Bronson : se faire justice par soi-même devant «l’odieuse perversité du monde», cette idée l’horrifie, car elle met l’homme hors de lui, de la communauté, de l’Etat. Elle le dispense surtout de l’humilité que, soumis à Dieu, il ne devrait jamais cesser d’éprouver. C’est l’aventure de ce sentiment, exorbitant mais justifié, qu’il écrit en 1808. Michael Kohlhaas est le roman, inspiré par une histoire réelle, d’un honnête marchand de chevaux allemand qui, au XVIe siècle, parce qu’il a été victime d’une injustice de la part d’un jeune baron, et parce que cette injustice n’a pas été reconnue et entraîne la mort de sa femme, devient le chef d’une révolte brutale, détruisant villes et châteaux. La terreur se développe, déstabilise le pouvoir au nom de la justice. Luther intervient pour rappeler Kohlhaas, qui le vénère, à la soumission : la rencontre entre les deux hommes est un sommet du livre. Après bien des péripéties, le marchand révolté dépose les armes. Il obtient réparation des torts qu’il a subis, tout en étant décapité pour ceux qu’il a commis. Dans la vraie vie, il fut roué.

Sur le même sujet

  • «Michael Kohlhaas» le cavalier s’entête

    Par Philippe Lançon

Protestants. Kleist écrit son texte quand Napoléon Ier occupe son pays. Les horreurs de la guerre, les pillages et les désordres, il connaît. La censure et les «collègues» l’empêchent souvent de publier, de jouer ses pièces, de vivre correctement. En 1811, à 34 ans, étouffé par un sentiment de colère et d’échec, il se suicide avec Henriette Vogel au bord du lac de Wannsee. Le héros qu’il dénonce, Michael Kohlhaas, n’est pas sans lui ressembler - et c’est pourquoi il nous est si proche : le sentiment d’être lésé, le désir de révolte face à un pouvoir indifférent, hostile ou aveugle, chacun l’a éprouvé. Kohlhaas se dresse, se bat et meurt pour la plupart d’entre nous. Et cependant, pour Kleist, sa réaction est fautive, car démesurée. De ce double mouvement naît ce grand livre sur la justice qui a inspiré tant d’écrivains, dont Kafka. Arnaud des Pallières l’adapte aujourd’hui au cinéma. C’est son troisième film, présenté à Cannes (lire ci-contre). Son travail a une apparente rigueur historique qui, par sa lenteur, sa précision, son austérité, ses costumes, rappelle superficiellement les téléfilms de Roberto Rossellini dans les années 60-70 (la Prise du pouvoir par Louis XIV, la Vie de Pascal). Mais, en réalité, il s’agit d’une œuvre expressionniste, presque abstraite à force de hiératisme, de composition à base d’effets naturalistes. Le réalisateur dit avoir pensé, entre autres, à Aguirre, la colère de Dieu, de Werner Herzog - et il se dégage bien du film, à certains moments, le même type d’intériorité : la violence muette de l’âme semble naître du paysage, de sa nudité, de ses brumes, pour finalement y retourner. En ce sens, le réalisateur français a bien tourné un film romantique allemand.

S’il reste à la même époque et chez les protestants, il transpose l’histoire dans les Cévennes. Marguerite, reine de Navarre, prend la place de l’Electeur de Brandebourg. Le noir domine les personnages dans les extraordinaires panoramiques d’hiver ou d’automne sur le plateau cévenol. Et, quand la reine apparaît à Kohlhaas, en noir et d’une pâleur d’outre-tombe, c’est un tableau Renaissance qu’on voit, sans pouvoir décider si elle apporte la grâce, la mort ou les deux. Le reste du temps, il y a du vent dans les mouches et de la viole dans les jambes (des chevaux). Cette surexposition sonore, agaçante, accentue l’effet d’expressionnisme contenu. Mais, après tout, il s’agit bien de ça : de l’histoire d’un homme qui ne cesse de répandre, au nom des principes, la violence qu’il contient. Sanglé dans ses principes esthétiques, le film déploie lui aussi ce qu’il retient.

Arquebuse. Kohlhaas est incarné par le Danois Mads Mikkelsen, mélange de Jack Palance et de Christopher Walken, sans avoir la méchanceté maladive de l’un ni la grâce folle de l’autre. Le temps où Mikkelsen interprétait les monstres est - momentanément ? - passé. Maintenant, c’est presque un saint. Son Kohlhaas en est donc un, et Arnaud des Pallières, en gros plans excessifs, le traite comme tel. Du début à la fin, il ne varie pas : sans peur, sans hésitations, sans faiblesse. Le point de vue de Kleist, différent, était plus dynamique. L’homme évoluait sous le poids de sa passion, dépassé par sa colère et par les événements. Il subissait jusqu’à ses victoires. Mikkelsen contrôle. Il lui arrive de verser une larme, mais elle n’est pas de sang, comme dans James Bond, et elle reste discrète. Le fait qu’il parle à peine français, avec un accent prononcé, renforce son étrangeté, sa lévitation minérale. Les longs plans sur le paysage et les couleurs s’expriment pour lui.

Des Pallières n’est jamais aussi fort que lorsqu’il montre la violence, concentrée et raréfiée. Un plan sur la jambe d’un cheval blessé, sur sa crinière sale, suffit à tout révéler. L’attaque du château à l’arquebuse, en silence et à l’aube, est d’une efficacité sombre. Le combat sur le plateau, filmé à distance - du point de vue de Kohlhaas, qui l’observe -, est un tableau vivant. Les hommes tombent comme des tâches de couleur sur un fond crépusculaire. On meurt au loin. Et que dire de la manière dont le valet de Kohlhaas, César, est livré aux chiens du baron ? La scène finit hors champ, comme celle du pauvre d’Artagnan dévoré dans Django Unchained, de Tarantino, mais sans l’ironie bavarde propre à l’Américain : les deux chemins esthétiques mènent à la grandeur de la proie. A la différence de d’Artagnan, César survit et devient chef de guerre. David Bennent le joue avec une puissance et une dignité qui tirent les larmes. Il a vieilli, depuis son rôle dans le Tambour, en 1979. Le regard qu’il porte sur le monde, non. Toujours cette innocence d’acier, mais que rien, ici, ne pervertit : monolithique comme son maître. Le valet meurt, mais ne se rend pas.

Autour de lui, d’autres seconds rôles font la valeur du film. Bruno Ganz joue le gouverneur avec une douceur imperceptiblement ironique, peut-être blessée. La légère folie qui colore son regard d’humaniste installe le fantôme de Hölderlin, que Ganz a si bien dit au théâtre. Le jeune baron est joué par Swan Arlaud, sinistre adolescent moderne et sans pitié, moins lâche car plus dur que son modèle romanesque. Le geste par lequel il fait mine de tirer sur Kohlhaas, avant de lui piquer ses chevaux, est aussi peu attendu que fantomatique : un vrai geste de cinéma.

Et il y a enfin Denis Lavant, qui joue Luther à la perfection. Ses mots sont proches de ceux que lui prêtait - et que pensait sans doute - Kleist. C’est lui qui donne la morale du livre, mais pas du film. Au dernier plan, Mikkelsen s’agenouille et disparaît de l’écran, pour être décapité. Derrière, le bourreau est flou comme la mort qui vient.

Philippe LANÇON

VIDEO. Faut-il aller voir Michael Kohlhaas au cinéma? - L'EXPRESS
VIDEO. Michael Kohlhaas: se faire violence - L'EXPRESS
Michael Kohlhaas, un film de Arnaud Des Pallières
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article